Au même titre que Proust ou Montaigne, Charles Baudelaire compte parmi les auteurs préférés d’Antoine Compagnon, ce professeur du Collège de France qui enseigne aussi l’Université de Columbia. Aussi a-t-il choisi la littérature après avoir fait polytechnique et oeuvré dans les ponts et chaussées. Le 16 mai dernier, il n’a pas initié l’assistance de l’IFM aux secrets de la métrique dans la versification de Baudelaire, mais à l’ambivalence du poète face à la modernité qui envahissait la ville et animait ses rues.
« Le jour commence réellement à l’heure où le soleil se couche. » Pour comprendre cette remarque, il faut s’imaginer dans le Paris du XIXe, où l’on découvrait soudain les lumières puissantes et vives de l’éclairage au gaz, celles-ci venant détrôner les lueurs rougeoyantes des lampadaires à huile. Le gaz confère un nouveau visage à la capitale la nuit, particulièrement de ses quartiers les plus animés où se retrouvent notamment les artistes noctambules.
En intitulant sa conférence « Gaz, gaze, gazette antimodernité de Baudelaire », Antoine Compagnon lançait une accroche a priori énigmatique qui est très vite apparue évidente lorsqu’il a pris la parole le 16 mai dernier à l’Institut français de Maurice. Marqués par les aspects intemporels, la sensualité et la profondeur philosophique, des plus célèbres vers de Charles Baudelaire, on oublie souvent que le poète était contemporain d’une quantité impressionnantes d’innovations qui ont bouleversé la vie de la population parisienne et littéralement transfiguré la ville où il vivait, qui devenait résolument moderne. L’un des signes éclatants de cette modernité a été l’adoption du gaz pour l’éclairage public, l’allumage des réverbères au gaz venant ainsi remplacer l’huile.
Antoine Compagnon nous rappelle aussi que la gazette fait partie des inventions modernes de l’époque. Mais Baudelaire emploie souvent le terme de gazetier de manière péjorative, exprimant son mépris pour certains d’entre eux qu’il oppose cependant à d’autres qu’il considère alors comme des « archivistes de la vie moderne ». Il déteste des journaux tels que Le Siècle ou La Presse, y voyant un tissu d’horreurs de la première à la dernière ligne et « c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas chaque matin ».
À son retour de Maurice, alors que La Presse et Le Siècle apparaissent, Baudelaire fait une tentative de suicide et dira que les journaux à grand tirage lui rendent la vie insupportable. Pourtant, il découpe les sottises de ces même journaux, ce qui fait penser qu’ils exercent sur lui un mélange de fascination et de dégoût, le poussant à devenir son propre bourreau…