Il se souvient de son premier jour à la prison de Beau-Bassin comme si c’était hier… David Harte, graphic designer, ancien policier et ancien membre de la marine sud-africaine, originaire de Cape Town, a passé ces 10 dernières années derrière les barreaux mauriciens. Trouvé en possession d’héroïne en janvier 2004 alors qu’il débarquait chez nous, Harte est arrêté, jugé et condamné à neuf années de prison. En 2008, il fait une demande pour être gracié et obtient une remise de peine d’un an et demi. Mais au final, après quelques couacs judiciaires, David Harte est rentré au bercail cette semaine, après 10 ans passés en prison à Maurice. Une expérience qui, confie-t-il, « m’a totalement transformé. Je ne suis plus du tout le même homme. Mais j’ai peur d’être libre… »
Ce qui effraie le plus David Harte, « c’est comment je vais me comporter une fois que j’aurais traversé la porte de la prison, que je serais sur la route, que je vais voir la circulation, les gens autour de moi, ou quand je vais arrêter m’acheter un paquet de cigarettes à la boutique… Je n’ai que des appréhensions s’agissant de ces moments-là ! » Quant à réintégrer son pays et y prendre un nouveau départ : « That scares me to such a point… It gives me quite a lot of anxiety ! I really do not know how I am going to cope with it all… Imagine it : I’ve been living the past 10 years in jail here in Mauritius. And now I am going back to my country, where everything has changed… Let alone that meanwhile, I, for one, have totally changed ».
Le regard soutenant à peine l’immense impatience qui circule dans ses veines, David Harte, 55 ans, est un de ces nombreux détenus étrangers qui se trouvent dans nos prisons, incarcérés, pour plusieurs d’entre eux, après avoir été trouvés coupables d’importation de drogue. Dans son cas, plus de 430 grammes d’héroïne.
« I do not want to go over that period of my life. I am a new man. The prison has done that… For one thing that I know, I have done something wrong and I have been punished for that. I wanted, with all my heart and might, to correct this wrong. So that is why I have put myself to task, during my stay here in the Mauritian prison, in order to bring something positive out of my stay behind the bars… »
« No prisons in Mauritius »
Mais avant d’en arriver là, David Harte est évidemment passé par des moments troubles (voir plus loin). Quand il se fait arrêter, en janvier 2004, il pense s’en tirer avec une amende quand il est traduit en cour de Mahébourg : « In my mind, there were no prisons in Mauritius », avoue-t-il d’un air toujours aussi interloqué, comme au premier jour. Pour lui, « l’île est vantée comme un paradis… Donc, à aucun moment, cela ne m’a traversé l’esprit qu’il peut y avoir des prisons ici ». À ce moment-là, quand tout bascule pour lui, « je n’avais personne autour de moi à qui parler, me confier, trouver un peu de réconfort ».
C’est ainsi qu’il tombe des nues quand il apprend qu’il n’est aucunement question d’amende et que vu la nature du délit commis, il allait être emprisonné. Quand il débarque à la prison de Beau-Bassin, il apprend que « plusieurs de mes concitoyens croupissent à la prison de Grande-Rivière… J’ai alors demandé à y être transféré, histoire de ne pas trop me retrouver seul et en terrain inconnu ». Le lendemain, c’était chose faite.
David Harte se remémore avec force détails les premiers jours de son incarcération, composés surtout de surprises. « Quand je suis arrivé à Grande-Rivière, j’ai vu une longue file d’attente de détenus qui faisaient la queue. Ils repartaient avec une boisson et un gâteau. Je me suis dit c’est une bonne chose, je vais en faire de même… Aussi, je me suis rangé dans la file, comme eux ». Une fois arrivé devant le préposé, il s’entend demander de l’argent en retour pour de ses achats, « ce que je n’avais pas, puisque je venais d’arriver en prison et que je n’avais strictement rien : ni argent, ni vêtements… rien de rien ! »
Il repart donc bredouille. « Two detainees, whom I found were brothers, hailed me and told me to come sit with them. They put down the cakes and soft drinks they had bought and shared it all with me ». Cette aventure vaut une double révélation à David Harte : « À compter de ce moment-là, j’ai été très agréablement surpris, durant tout mon séjour dans les prisons mauriciennes, par l’accueil et la générosité des Mauriciens. » Dans le même souffle, il découvre qu’un détenu peut gagner de l’argent via diverses activités qui lui sont proposées.
Mais ces premiers 32 mois à la prison de Grande-Rivière-Nord-Ouest, David Harte les passe oisivement : « J’étais en “remand”, donc en attente que se déroule mon procès pour que je sache quelle serait ma sentence. C’était les pires jours de ma vie ! » Chaque jour, en effet, l’ex-Marine et Graphic designer n’a qu’une angoisse : « Combien d’années vais-je tirer ? » Finalement, le couperet tombe : neuf ans d’emprisonnement et Rs 100 000 d’amende.
« Pas que de mauvais bougres en prison »
Quand il arrive à Beau-Bassin pour purger sa peine, « les amis que je m’étais fait à GRNO m’attendaient là-bas et je n’étais pas dépaysé ». Mais les jours qui suivent, Harte est assailli de nouvelles préoccupations : « Chaque jour, c’était la même routine : se rendre dans la cour, regarder la télé, jouer à des jeux… Bref, pour moi, c’était du temps perdu. Une grande question me taraudait : qu’est-ce que j’allais faire de ces neuf prochaines années ? »
Sachant bien manier un ordinateur, il décide de lancer des cours de familiarisation à l’informatique à l’égard des détenus. « J’allais de cour en cour dans la prison et je recrutais des candidats ». Le premier jour de classe, après qu’il eut présenté son projet à l’administration et que celui-ci ait été approuvé, David Harte se retrouve avec… 131 élèves ! « C’était en novembre 2006 et il n’y avait aucun ordinateur à la prison ces temps-là ». Graduellement, il met en place un système et des horaires pour accommoder la demande croissante pour ces cours en informatique. « I dealt, at that time, with the former CP. He was very enthusiastic about my project and it is thanks to his support that I ended up with 12 computers for these classes. Contre les trois seuls avec lesquels je faisais travailler trois détenus par ordinateur à tour de rôle au départ ».
David Harte est très fier d’avoir accompli ce parcours. Lors de ses derniers jours de détention à la prison de Beau-Bassin, quand Le Mauricien l’a rencontré, il martelait à diverses reprises : « Il n’y a pas que des mauvaises personnes dans les prisons. Il y a aussi des gens qui veulent faire du bien et aider les autres à s’en sortir. À chaque fois que je rencontre mes compatriotes, j’ai le même message à leur intention : “Faites quelque chose de bien, engagez-vous dans une bonne voie et vous verrez le changement qui s’opère en vous et autour de vous.” » Mais David Harte reconnaît que « certains sont à l’écoute et veulent changer. Mais pas tous, hélas ».
Il a un mot particulier « pour les détenus qui m’ont toujours soutenu tout au long de ces 10 ans. Mais surtout pour les officiers et les responsables. Sans leur soutien et leur bénédiction, rien ne peut être accompli. Si je suis un homme nouveau, c’est grâce à toutes ces personnes, leurs bons sentiments et leur générosité. Ils m’ont soutenu à chaque pas que je faisais… »