Il y a sept mois, deux familles de condition modeste à Grand-Gaube, sont connectées à l’électricité. Pendant 15 ans elles ont éclairé leur maison à l’aide de bougies et d’un générateur durant le week-end. Des enfants sont nés et ont grandi sans le confort basique que peut procurer l’électricité. Mais depuis que cette fée est arrivée chez elles, la vie des deux familles a changé.  
C’est une nécessité, un luxe auquel ils aspiraient depuis longtemps. Plus précisément, depuis15 ans. Ils l’ont certes connu pendant quelque temps. Mais c’était de courte durée. Ils ont, alors, à chaque fois profité au maximum de ses avantages. Ailleurs, certains la gaspille parfois… Chez eux, ils connaissent son importance. Et en mars dernier, quand l’électricité est arrivée pour de bon dans leur maison à Melville, Marylène Brasse et sa famille ont eu grâce à cette fée, l’impression d’être moins différents que les autres. Depuis, la vie a changé chez cette famille de Grand-Gaube. Elle a rangé les bougies et le générateur. A quelques mètres de la maison de Marylène Brasse, se trouve celle de Joëlle Jean. Des arbustes secs aux branches avares en feuillage, de l’herbe courbée pour cacher des pierres et des plantes variées séparent les deux maisons. « Monn gayn kouran le douz mars », nous dit Joëlle Jean, debout sur le seuil de sa porte. La jeune femme, âgée de 23 ans, sourit. Cette date : le 12 mars, est symbolique. ll n’y a aucun risque qu’elle ne l’oublie. Ce jour-là, elle a aussi marqué à sa manière son indépendance… des bougies et du générateur. De plus, Joëlle Jean habite une nouvelle maison. Les façades sont en béton et ont été peintes. Le toit est en tôle. Il y a un an, quand Week-End l’avait rencontrée, la nuit commençait à envelopper le village et Joëlle Jean allumait des bougies pour éclairer la maison qu’elle partageait avec la mère de son compagnon. La jeune femme qui est mère de deux enfants, 6 et 3 ans, n’est pas moins fière de sa nouvelle maison. Elle montre les deux chambres à coucher, le salon et sa grande cuisine. « Mon mari a tout fait. Je l’ai aidé. Monn fer manev. Monn donn li kudme pou mont tol lao, pou poz karo… tou sa la monn fer », raconte-t-elle. « Selman nou pa ankor fini saldeben ek twalet. Nou pou fer li kouma nou kapav », poursuit Joëlle Jean en montrant l’espace aménagé pour les sanitaires. Il y a encore quelques temps, elle rangeait le générateur qui alimentait, chaque week-end, son ancienne maison en électricité, dans les toilettes à l’extérieur.
Fini les bougies et le générateur
Marylène Brasse, son compagnon Lindsay Perrine et leurs enfants habitent une maison en tôle et en bois, construite sur un grand terrain familial. Ces terres que Lindsay Perrine voudrait délimiter, ont fait l’objet de litige entre les occupants — tous membres d’une même famille — et une autre partie. Depuis la construction de la première maison, il y a de cela plusieurs décennies, les foyers — neuf à ce jour—, n’ont jamais été connectés à l’électricité et peu d’entre elles avaient accès à l’eau courante. « Nous avons remué ciel et terre, frappé à toutes les portes! », confie Marylène Brasse. Ses enfants, deux filles et deux garçons de 19 à 9 ans, ont grandi sans le confort de l’électricité, avant d’avoir un avant-goût avec le générateur qui alimentait la maisonnée pendant quelques heures, le week-end. Donc, c’est à la lueur des bougies qu’ils faisaient leurs devoirs. Pour repasser leurs uniformes et autres vêtements, Marylène chauffait le fer sur la plaque de sa gazinière. De son côté, Joëlle raconte que son benjamin, qui n’était pas habitué à la télévision, ne s’y intéresse toujours pas, malgré la présence d’un écran plat dans le salon : « Kan televizyon alime ki tou dimoun pe gete, li ale, li pa interese parski li pann abitye. » Si les deux femmes expliquent qu’elles ont mis le générateur de côté, elles racontent aussi qu’elles n’ont plus besoin de dépenser de l’argent dans l’achat des bougies. « Tou lemwa mo ti pe aste senk a sis pake labouzi, kan mo fer kont ek konpar mo bill kouran, zordi mo fer plis lekonomi. Pou dernye mwa monn pey Rs 247 kouran », confie Marylène. Sa voisine, Joëlle Jean, s’est acquittée d’une facture d’électricité de Rs 159.
Le ventilateur a remplacé les arbres…
« Aster ena lalimyer deor. Mo rapel kouma mo granmer ti pe tap so lipye ar ros dan nwar », dit Anaïs, 17 ans. Cette dernière, la cadette de Marylène Brasse, a offert un réfrigérateur flambant neuf à sa mère. La jeune fille, qui a quitté le secondaire après la form IV, se spécialise en food production à l’école hôtelière. Bénéficiaire d’un stage rémunéré dans un hôtel du Nord, elle fait la fierté de ses parents. Depuis qu’elle perçoit une rémunération, elle les aide financièrement. C’est aussi elle qui paye les factures d’électricité quand son père, maçon, ne travaille pas. Sa mère est sans emploi depuis peu. Mais le potager qu’elle prend soin d’entretenir et de cultiver, avec son compagnon, le lui rend bien. « Je vais au village faire du porte à porte pour vendre mes légumes. Avec l’argent que cela me rapporte je peux acheter de quoi mettre dans le pain des enfants pour l’école », dit-elle. Le réfrigérateur à changé la vie des deux mères de famille. « Avan kuma kwi bizin manze, pa kapav garde. Aster mo gard dan frizider », raconte Marylène Brasse. Chez elle, le ventilateur a remplacé les arbres. Anaïs explique : « Kan nou ti pe gayn so nou ti pe al asiz anba pye. Aster ena ventilater. » Il y a aussi la télé, qui ne joue plus exclusivement le week-end et qui fait désormais le bonheur de Marylène Brasse, devenue une inconditionnelle des telenovelas. Et puis il y a les cinq ampoules économiques qui éclairent les chambres. « J’espère acheter un four électrique très bientôt », confie la maîtresse de maison. Chez Joëlle Jean, le réfrigérateur n’est pas le seul appareil électro-ménager à traduire le progrès grâce à l’électricité. La jeune femme nous montre, non sans fierté, son four à micro-ondes. Mais pour trouver de quoi pour faire fonctionner l’appareil, Joëlle Jean vend les légumes qu’elle cultive, également, au village.
L’éducation, une autre lumière
L’année prochaine, Joëlle Jean enverra son fils à la maternelle et sa fille reprendra le chemin de l’école. L’éducation, insiste de son côté Marylène Brasse, est la clé de la réussite. « Même si je ne sais ni lire et ni écrire, j’ai toujours fait de mon mieux pour assurer la scolarisation de mes enfants, quitte à les envoyer avec peu d’argent dans leur poche! », dit-elle. Marylène Brasse confie que c’est Anaïs, plus douée pour les études, qui lui a un jour expliqué que sa fille aînée avait des soucis de lecture et d’écriture. « A l’époque, Anaïs était en Std III et aidait sa grande soeur à faire ses devoirs. Malgré son jeune âge, elle avait compris que sa soeur ne savait pas lire. Quand elle me l’a dit, j’étais attristée, je ne voulais pas qu’il en soit de même pour mes jeunes fils. » Après l’avoir écouté avec attention, son mari ajoute : « C’est maintenant que j’apprends à lire. Mes enfants et d’autres personnes proches m’aident. A mon âge, je veux connaître, au moins, l’essentiel. Je veux qu’avec l’éducation, mes enfants puissent devenir des gens bien. Selman mo pa oule ki zot servi zot ledikasyon pou anbet dimoun. Moi, tout ce que je peux leur offrir ce sont des principes et des valeurs. »
Anaïs a été la première de la famille à étudier au collège. Elle a passé quatre ans dans un établissement secondaire de la capitale. « Tou le zour mo ti pe kit lakaz sis er dimatin pou mo al kolez », explique l’adolescente. Ayant fait le choix de se tourner vers l’hôtellerie, cette dernière a troqué son uniforme de collégienne pour celui de l’école hôtelière où elle est en formation. Ce nouvel uniforme, pour la jeune fille, est loin de n’être qu’un simple habit. Il représente son avenir et celui de ses parents. « C’est mon père qui m’a conseillé de choisir cette filière… C’est un secteur prometteur. J’aimerai me spécialiser dans ce domaine, décrocher des certificats et ensuite travailler sur un bateau de croisière. Et quand j’aurai de l’argent, j’aiderai mes parents. Ils m’ont beaucoup donné, je me dois d’être reconnaissante envers eux », dit Anaïs, avant de montrer sa chambre à coucher. C’est là qu’elle fait ses devoirs quand elle rentre des cours. Les bougies qu’elle posait sur des bouteilles pour éclairer ses cahiers font partie du passé…