Un an après le « vote historique » autorisant l’interruption de grossesse dans quatre cas spécifiques, une seule intervention du genre a eu lieu dans un hôpital public. Un constat démontre que l’avortement illégal est toujours très présent dans le pays. Le tabou entourant le sujet et les procédures strictes en vigueur dans les services publics, sont parmi les raisons qui découragent les femmes à se tourner vers les hôpitaux. En revanche, les cliniques, elles, ont une plus grande liberté d’action. Les gynécologues y prennent leurs décisions et pratiquent les interventions « en toute discrétion ».
Une seule interruption de grossesse a été réalisée à l’hôpital, neuf mois après la promulgation des amendements au Code Pénal. Ce qui s’explique du fait que beaucoup de femmes souhaitant avoir recours à une Interruption volontaire de grossesse (IVG) se retrouvent en dehors des quatre situations prévues par la loi.
Les amendements 2012 au Code pénal, autorisent en effet, l’avortement dans quatre cas seulement : chez les mineurs de moins de 16 ans, en cas de malformations sévères du foetus, en cas de viol et si la santé de la maman est en danger. Or, les statistiques du ministère de la Santé pour l’année 2011, démontrent que le plus grand nombre de complications suivant un avortement concerne les femmes dans la tranche d’âge de 20 à 39 ans.
Dans un rapport du Mauritius Council of Social Services (MACOSS) rendu public cette semaine, l’avortement illégal est également abordé. Selon ce rapport, la situation n’a pas évolué malgré la nouvelle loi car les femmes ont honte d’aller à l’hôpital, par peu d’être jugées. Des informations obtenues auprès du ministère de la Santé, révèlent que des procédures très strictes sont appliquées pour toute demande d’avortement. D’ailleurs, on nous précise que le terme utilisé en milieu hospitalier est Medical Termination of Pregnancy ou Interruption médicale de grossesse (IMG) et non pas avortement ou IVG. Ce terme a d’ailleurs remplacé le mot “abortion” dans le texte de loi.
Selon ces procédures, une femme se trouvant dans les quatre situations prévues par la loi, doit consulter un gynécologue à l’hôpital. C’est ce dernier qui fera la demande en écrit pour une IMG au directeur de l’hôpital concerné. Il doit donner les raisons pour lesquelles cette intervention doit être faite.
C’est à la lumière des raisons évoquées qu’un panel de trois médecins se réunira pour discuter du cas. « Si par exemple, la raison évoquée est un problème cardiaque, le panel sera constitué d’un cardiologue et de deux gynécologues indépendants. Le médecin qui a référé le cas, n’est lui pas impliqué dans cet exercice. La décision du panel sera par la suite communiquée au ministère de la Santé », explique le Dr Dev Anand Rajcoomar, Deputy Health Director au ministère de la Santé.
Au cas par cas
Le protocol est en partie différent pour les cas de viol. La victime doit d’abord porter plainte à la police. Elle doit ensuite jurer un affidavit pour prouver la véracité de ses propos. L’affidavit est ensuite produit à l’hôpital pour une demande.
La durée des procédures dépend des cas, précise le Dr Rajcoomar. « Lorsque la santé de la maman est en danger, nous prenons une décision rapidement. Pour les autres cas, nous donnons d’abord la possibilité aux patientes de réfléchir sur leur choix. L’interruption de grossesse est le dernier recours. C’est un case-to-case basis. »
Le médecin insiste sur le fait que toutes les interventions de cette nature sont traitées dans les paramètres de la loi. Il précise également que la confidentialité de la patiente est assurée. « Nous ne divulguons pas de nom. Seul le médecin ayant fait la demande et ceux concernés par la décision sont au courant du dossier. D’ailleurs, la confidentialité est une des obligations du métier. »
Depuis la promulgation de la loi en octobre 2012. Une seule IMG a été faite dans un hôpital public. « Il s’agit d’un cas où il y avait une malformation sévère du foetus. Les médecins ont trouvé qu’il n’aurait pas survécu, même si la grossesse arrivait à terme. L’intervention a été faite à l’hôpital Nehru à Rose-Belle. La patiente est en bonne santé. Elle a aussi bénéficié d’un suivi psychologique », précise le Dr Rajcoomar.
Quant à savoir s’il y a des demandes qui ont été rejetées, le porte-parole du ministère répond par la négative. « Nous n’avons reçu qu’une seule demande et elle a été acceptée. »
La méthode utilisée pour une IMG à l’hôpital dépend du stage de la grossesse. « Si c’est une grossesse de huit semaines, par exemple, la prise de médicaments est préconisée. Si c’est un stage plus avancé, il faut aussi avoir recours au curetage ou même une hystérectomie, si la vie de la maman est en danger. »
Si la pillule RU846, est utilisée dans les pays où l’avortement est légal, tel n’est pas encore le cas pour Maurice. « Pour l’instant, le RU846 est indisponible à Maurice. Nous utilisons des “protagladins”. Ce type de médicaments provoque des contractions. » Dans tous les cas, ajoute-il, l’intervention doit se faire sous surveillance médicale.
Cliniques privées : pas de statistiques
Au niveau des cliniques privées, les demandes d’avortement sont gérées avec plus de liberté. D’ailleurs, ce sont les gynécologues eux-mêmes, qui prennent la décision d’accepter une demande ou pas. Le directeur d’une clinique confirme cette situation : « Il n’y a pas de conditions strictes imposées par les autorités. Le ministère de la Santé nous a fait parvenir une copie des regulations que nous avons fait circuler aux gynécologues. Nous avons demandé à ces derniers de rester dans les paramètres de la loi, mais nous ne pouvons contrôler leurs activités. »
Pour cette raison, on ne peut parler de statistiques au niveau du privé. « Les interruptions de grossesse sont faites à la discrétion des gynécologues », ajoute notre interlocuteur. Ainsi, précise-t-il, si une femme est admise en clinique pour un curetage – intervention la plus souvent utilisée pour les avortements dans le privé – la direction ne peut savoir qu’elle est la nature du problème. « La confidentialité est une des obligations même du métier. Je ne peux aller demander à un médecin pour quelle raison la femme doit faire un curetage. »
Cependant, ajoute-il, pour éviter les abus, il y a un code de conduite interne à la clinique. « Nous demandons aux gynécologues de ne pas pratiquer de telles interventions dans des cas de grossesses avancées. »
De son côté, un gynécologue du privé, affirme n’avoir constaté aucune évolution depuis la promulgation de la loi. « Les demandes pour une interruption de grossesse n’ont pas augmenté depuis la nouvelle loi. Ma méthode de travail non plus n’a pas changé. Je demande toujours aux femmes de prendre le temps de réfléchir avant de prendre une telle décision. Nous essayons même de trouver des solutions ensemble. Il ne faut pas oublier qu’une interruption de grossesse n’est jamais sans risques. Il faut une bonne surveillance médicale. » Il dit ne pas bénéficier de plus de facilités pour l’utilisation de certains médicaments. « Un gynécologue n’a pas le droit de prescrire du cytotec. Ce médicament est utilisé contre les ulcers de l’estomac et ce sont les médecins généralistes qui le prescrivent. »
C’est pour cela, dit le spécialiste, qu’il est plus facile de faire admettre la patiente en clinique, et lui donner le traitement « approprié ». Le gynécologue confie également, que les patientes sont de plus en plus jeunes. « Il y a beaucoup de jeunes filles dans la tranche 18-22 ans qui veulent avoir recours à une interruption de grossesse. La plupart du temps, elles sont accompagnées de leurs mères. »
Cette tendance à la grossesse précoce se confirme également au niveau de l’hôpital où on a enregistré 1 503 accouchements chez les jeunes de 13 à 19 ans en 2012.
Par ailleurs, plusieurs cas de tentative d’avortement et d’avortement illégal ont été référés à la police depuis la promulgation de la nouvelle loi. Rien qu’en décembre 2012, trois cas ont été répertoriés. Ils concernent des jeunes femmes de 22 à 27 ans, dont une ouvrière étrangère. Dans les trois cas, c’est le personnel de l’hôpital qui a alerté la police après avoir trouvé les cas suspects. D’autres cas similaires ont été répertoriés en janvier et en mars de cette année, également.
Au final, « l’avancée historique » est restée sur papier. Tel n’est pas encore le cas dans la pratique. Ce qui ne constitue pas une déception pour autant pour les militants du pro-choix (voir interview de Lindsey Collen en hors-texte), qui se sont battus pour la dépénalisation de l’avortement.