L’intense cyclone tropical, Amara, le premier de la saison dans l’océan Indien, a tenu Rodrigues en otage pendant plus de 36 heures avec une alerte IV maintenue pendant treize heures en raison de la vitesse réduite pour s’éloigner des côtes de l’île. Au plus fort du passage de ce cyclone, de très fortes rafales, dont 152 km/h à Pointe-Canon, 135 km/h à Plaine-Corail et 133 km/h à Citronelle, ont été enregistrées. C’est avec un véritable soulagement que les Rodriguais ont appris vers les 15 h 20, hier, qu’aucune alerte cyclonique n’était en vigueur et que les premières opérations de déblayage des routes exécutées par des membres de la Special Mobile Force (SMF) et des sapeurs-pompiers ont commencé. Mais le véritable problème attend toujours d’être résolu. Depuis 23h, vendredi, Rodrigues est privée d’électricité et les habitants de l’île se préparaient à passer une nouvelle nuit sans courant. Un premier bilan provisoire établi, hier après-midi, indique que le réseau électrique du Central Electricity Board (CEB) est littéralement à terre. Le réseau de téléphone a également été affecté par les fortes rafales, qui ont complètement détruit les cultures vivrières dans l’île. Un regret évoqué de manière unanime demeure le déficit de pluie, soit une moyenne de 35 millimètres, accompagnant le passage d’Amara.
Après les premiers échan-ges entre les autorités de l’Assemblée régionale de Rodrigues et l’Hôtel du gouvernement dans la matinée d’hier, alors qu’Amara évoluait encore dangereusement à proximité des côtes de l’île, la priorité des priorités a été arrêtée. L’objectif fixé est un retour à la normale dans la fourniture d’énergie électrique pour la Noël, soit dans les prochaines 72 heures. De ce fait, un contingent de techniciens en génie électrique de la SMF a déjà été constitué de même qu’une équipe d’électriciens du CEB pour un éventuel départ à Rodrigues dans les meilleurs délais.
Week-End a appris de sources autorisées que des consultations ont déjà été initiées avec la compagnie aérienne nationale, Air Mauritius, pour que le premier vol avec la réouverture de l’aéroport régional Sir Gaëtan Duval soit réservé pour le transfert de ces équipes d’urgence. Il est évident que compte tenu des dégâts sur le réseau, le personnel du CEB à Rodrigues pourra difficilement faire face à la situation. Le plus rapidement Rodrigues sera alimentée en électricité, le mieux ce sera car les Rodriguais en sont privés depuis 23h, vendredi, soit juste avant le passage en alerte IV, après une première coupure générale dans l’après-midi.
Interrogé en début d’après-midi, hier, Jim Payen, Branch Manager du CEB dans l’île, reconnaît la gravité des dégâts causés même si un véritable état des lieux venait à peine de démarrer. “Il y a à peine quelques minutes seulement que l’alerte cyclonique a été levée et nous allons initier un exercice complet de vérification sur le réseau. Toutefois, je dois faire comprendre que les dégâts sur le réseau d’électricité sont assez sérieux, avec des pylônes du CEB n’ayant pu résister aux rafales et se trouvant par terre. En tout cas, nous avons du boulot”, a-t-il fait comprendre.
Le réseau du CEB a été le plus affecté dans l’Est de Rodrigues, notamment à Grande-Montagne, Palissade, Mont-Lubin et Trèfles, entre autres, soit la région la plus exposée aux rafales. A ce stade, le Branch Manager du CEB n’a pas voulu procéder à une évaluation chiffrée des dégâts. “Ce serait prématuré de mettre un chiffre quelconque. Dans l’immédiat, nous avons le devoir de rétablir la fourniture d’énergie électrique pour les services essentiels, soit les services de santé, notamment l’hôpital de Crève-Coeur, et également les pompes pour la distribution d’eau”, ajoute-t-il.
Avec l’arrivée dans l’île aujourd’hui des équipes du CEB et de la SMF, un plan de travail sera établi pour pouvoir espérer un retour à la normale pour la Noël. Le directeur du Disaster Management Centre à Maurice, le Deputy Commissioner of Police, et commandant de la SMF, Khemraj Servansingh, pourrait effectuer un déplacement à Rodrigues en début de semaine pour une évaluation de la progression des travaux. A Maurice, la direction générale du CEB a déjà pris les mesures nécessaires pour l’envoi de matériels nécessaires à Rodrigues si le besoin se fait sentir en vue de ne pas pénaliser outre-mesure les abonnés de l’île.
Un autre secteur d’activités, qui retient l’attention avec l’éloignement d’Amara de Rodrigues, est la reprise de la desserte aérienne avec Maurice, interrompue depuis vendredi matin. Donald Payen, Executive Vice-Chairman d’Air Mauritius, souligne les facteurs primordiaux pour assurer les premières connexions aériennes. “D’abord, l’alerte cyclonique doit être enlevée. Ensuite, l’aéroport régional Sir Gaëtan Duval doit être rouvert. Puis, les conditions pour les opérations aériennes en toute sécurité doivent exister”, a-t-il fait comprendre à Week-End.
Opération normale d’Air Mauritius aujourd’hui
A hier après-midi, même si la station météo de Vacoas avait enlevé tout avertissement de cyclone, l’aéroport Plaine-Corail n’était pas encore opérationnel. De ce fait, il ne faudra s’attendre à voir les premiers vols vers Rodrigues qu’aujourd’hui. “Air Mauritius s’attend à opérer normalement les vols qui sont programmés aujourd’hui. Nous procédons à une évaluation du nombre de No-Show car il est à prévoir que dans les conditions actuelles, certains passagers pourraient renoncer à tout déplacement dans l’île, libérant un certain nombre de sièges-avion”, explique Donald Payen.
L’équation est quelque peu plus compliquée pour les passagers bloqués à Maurice avec l’annulation des vols de vendredi et de samedi. Dès hier après-midi, Air Mauritius s’était mis à prendre contact avec ces passagers pour obtenir confirmation de leur intention quant à leur déplacement à Rodrigues. “Dépendant du response obtenu lors de cet exercice, nous allons déterminer le nombre de vols supplémentaires à être opérés dans l’immédiat sur Rodrigues pour satisfaire la demande. Nous avons également conseillé aux passagers, qui étaient sur les vols de vendredi et de samedi de ne pas faire de déplacement au Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport sauf sur les instructions d’Air Mauritius quant au vol à prendre”, ajoute l’Executive Vice-Chairman d’Air Mauritius.
Cette mesure vise à éliminer les risques de cafouillage aux comptoirs de Check-In pour Rodrigues à Plaisance. Mais en raison des conditions difficiles, notamment le Black-Out et le manque de communications, les opérations à l’aéroport de Plaine-Corail pourraient être plus éprouvantes avec des passagers voulant rentrer rapidement à Maurice après l’expérience traumatisante de rafales soufflant pendant plusieurs heures à une moyenne de 130 km/h.
De son côté, en attendant d’être en présence d’un rapport complet d’évaluation des dégâts causés par l’intense cyclone tropical Amara, le chef commissaire de l’Assemblée régionale, Serge Clair, lance un appel d’entraide à tous les Rodriguais. “Face à l’adversité, tous les Rodriguais ont le devoir de faire preuve de solidarité et de venir en aide à ceux qui ont été victimes de ce sinistre naturel. Il faut mettre de côté la politique”, a-t-il déclaré en confirmant que le comité cyclone sous sa présidence ne se réunira que ce matin à partir de 9h pour prendre connaissance des rapports établis par les commissions de l’Assemblée régionale et également les départements.
La priorité est  le rétablissement de la fourniture  d’énergie électrique
“A première vue, il est évident que le réseau électrique a beaucoup souffert et la priorité est le rétablissement de la fourniture d’énergie électrique dans l’île. Les cultures vivrières ont été affectées par le passage de ce siklonn sek. Nous avons constaté que les maisonnettes de la NEF avec des toits en tôle ont été endommagées. Une preuve qu’il faut revoir ce projet pour doter ces maisons de toits en dalle pour une plus grande sécurité. A plus long terme, le passage de ce cyclone doit susciter une prise de conscience chez le Rodriguais pour qu’il réfléchisse de quoi sera faite son île dans dix, vingt ou cinquante ans”, s’appesantit Serge Clair.
Des rafales de plus de 100 km/h
Les centres de refuge ont accueilli une cinquantaine de sinistrés, qui avaient préféré évacuer leurs maisons par précaution. Mais à hier après-midi, le nombre de maisons endommagées par Amara n’était pas connu car les victimes doivent consigner des dépositions au poste de police de leurs localités. Elles n’avaient pas été en mesure de le faire dans la journée en raison de l’avertissement de classe IV.
Avec l’Est de Rodrigues prenant de plein fouet les rafales de plus de 100 km/h, les régions allant de Plaine-Corail à Mourouck en passant par Rivière-Cocos et île-Michel ont été également affectées. Au plus fort du cyclone, le radier de Rivière-Cocos était devenu impraticable et la longue panne d’électricité est venue ajouter aux difficultés des familles rodriguaises.
“Dans la nuit de vendredi à samedi, soit à partir de 22h, nous avons ressenti la violence du vent qui soufflait sans cesse dehors. Toutefois, le pire est survenu vers 1h du matin. Je sentais les ouvertures de la maison,  qui tremblaient sous la force violente des rafales. J’avais très peur et je craignais que les portes et fenêtres allaient céder sous la pression. Je n’ai pas fermé l’oeil toute la nuit même si j’ai connu d’autres cyclones plus dévastateurs”, raconte Vianney Emilien, habitante de Rivière-Cocos, interrogée par Week-End.
La région de St-François s’est retrouvée coupée de l’île avec la route principale endommagée par le raz-de-marée et des perturbations dans le trafic reliant le centre de Rodrigues à cette Tourist Belt, où est situé, entre autres, l’hôtel Tekoma. Le toit d’un pensionnat sur les hauts de Saint-François a été emporté dans la nuit de vendredi à samedi et la police a dû intervenir pour éviter toute tentative de pillage.
Les houles phénoménales provoquées par Amara ont également causé des inconvénients aux habitants d’Anse-aux-Anglais à la sortie du chef-lieu, Port-Mathurin. “La mer était très démontée et les vagues avaient traversé la route pour aller se donner contre des maisons. C’était effrayant. Ce qui faisait encore plus peur c’est que par moments régnait un véritable calme plat avant que les rafales ne se mettent à souffler de manière des plus violentes”, raconte cette habitante d’Anse-aux-Anglais, qui regrette l’absence cruelle de pluie par la même occasion.
Robertson Mercure, habitant St-François, confirme que la situation s’est nettement détériorée à partir de minuit provoquant des dégâts aux fils électriques et aux arbres. “Pa ine kapav dormi. Divan-là ti bien bien for”, déclare-t-il après avoir effectué une tournée dans le village. “Les toits en tôle des maisonnettes de la NEF n’ont pas résisté aux rafales avec pour conséquence des victimes de précédents cyclones devenues de nouveau des sinistrées”, ajoute-t-il en plaidant pour le remplacement des toits en tôle par de la dalle pour ces unités de logement de la NEF.
«Siklonn-là ti éna impé labriz ar li»
Dans les hauts de Rodrigues, notamment à St-Gabriel, Mont-Plaisir, la force du vent a aussi fait peur. “Siklonn-là ti éna impé labriz ar li. Nou ine bien senti sa dan oter kot nou été. Mé nou kapav dir usi ki nou ine blyé ki savedir siklonn”, lâche Karl Allas sur un ton des plus flegmatiques.
Les membres du personnel du Tekoma Hotel à Anse Ally n’ont pas eu d’autre choix que de rester à leurs postes pendant le passage d’Amara comme ce fut le cas dans d’autres hôtels de l’île. “Ine bizin resté guette la mer”, a répondu sur le ton de la plaisanterie un des employés au téléphone dans la matinée d’hier. La consigne donnée aux clients de cet établissement hôtelier est de garder la chambre. “Nous avons déconseillé à nos clients de quitter leurs chambres. Tous les repas ont été servis dans les chambres et de manière régulière, nous nous sommes assurés de leur confort. Nous pensons qu’ils se rappelleront encore longtemps ce séjour à Rodrigues”, affirme cet employé d’hôtel, dont la clientèle est mauricienne aussi bien que réunionnaise.
Toutefois, après le passage d’Amara, le véritable défi de l’hôtellerie et plus particulièrement du tourisme de Rodrigues est de se relever en maintenant au maximum les réservations pour les fêtes de fin d’année. Dans cette conjoncture, l’enjeu est de taille pour cet important secteur économique car une réservation annulée aujourd’hui peut être difficilement rattrapée demain…