En janvier 2012, le kreol morisien (KM) faisait une entrée historique dans les écoles primaires du pays. Les 3 500 petits de Std I qui s’étaient inscrits au cours optionnel de KM sont aujourd’hui en Std V. Nous avons rencontré une trentaine d’entre eux. Non seulement ils lisent, écrivent et parlent couramment la langue, mais celle-ci leur est utile dans leur développement cognitif. À faire pâlir les adultes… Depuis janvier dernier, 18 300 écoliers apprennent le kreol morisien chaque jour en classe dans 186 écoles du pays. Faute de suivi depuis l’implémentation du KM, il n’est pas possible de démontrer l’impact de l’apprentissage de la langue maternelle sur la performance académique des apprenants dans des core subjects. Toutefois, pour notre part, nous avons rencontré des enfants enthousiastes et décomplexés envers une langue qui fait toujours l’objet de préjugés…
“Zournal pa konn ekrir kreol. Zot met “é” dan plas “e”. Apre zot met s ek c kot pa bizin.” Voilà, c’est dit. C’est une élève de la Std V qui vient de nous faire la leçon… avec raison! Son livre Ki pase la? posé sur le pupitre, l’activité du jour avec pour thème “mo meyer kamarad” terminée, la petite fille scolarisée à l’école Notre-Dame de Lourdes RCA et qui poursuit sa 5e année d’apprentissage du KM sait de quoi elle parle. En 2012, elle faisait partie des 3 500 enfants en Std I qui s’étaient inscrits au cours (optionnel) de langue kreol morisien, introduit pour la première fois à l’école et qui, sans le savoir, participaient à un moment historique de Maurice. Cinq ans après, la petite élève de “monsieur Tony”, jeune enseignant de KM à l’école Notre-Dame de Lourdes RCA, maîtrise bien la lecture et l’écriture de sa langue maternelle.
Un peu plus tôt, c’est dans une joyeuse ambiance que la vingtaine de têtes brunes  se sont penchées sur un pictogramme représentant leur meilleur ami. Suivant les instructions de leur enseignant, Tony David, filles et garçons écrivent en kreol morisien – aisément pour la plupart – les caractéristiques de leur amitié à côté du dessin. Puis, un à un, les moins timides raconteront devant toute la classe, toujours en KM, la brève histoire qu’ils ont tissée autour de leur meilleur ami.
Lorsqu’ils étaient en Std I et II, leur apprentissage de la langue consistait à connaître l’alphabet kreol et la formation des mots. Aujourd’hui, le kreol morisien intervient dans leur développement cognitif.
Ambiance
studieuse

Changement de région et d’école. À la R.C. Nuckchady GS, école de la Zone d’Éducation Prioritaire, sise au coeur de la cité Trèfles, la voix de Leena Lutchmun résonne en classe. Comme son collègue de l’école RCA, elle est enseignante à part entière de KM depuis cette année. Après sa formation au Mauritius Institute of Education et son apprentissage en parallèle dans les écoles, Leena Lutchmun a désormais la responsabilité d’enseigner le kreol à des enfants dont la performance académique dans les core subjects n’est pas des plus brillantes. Dans cette école où la population estudiantine ne dépasse pas 150 enfants, ils ne sont que 11 en Std V à avoir opté pour le KM. La leçon du jour, “Tip fraz”, est inscrite au tableau blanc de la salle de classe aménagée pour les cours de KM. L’ambiance est studieuse. “Ki ete enn fraz deklaratif?” demande “miss Leena.” La réponse est collégiale: “Enn fraz deklaratif se enn fraz ki donn enn lide oubyen enn linformasion.” L’enseignante poursuit le même exercice avec d’autres types de phrases: interogatif, inzonktif, exklamatif… Et les enfants, eux, répondent en se trompant rarement. “Enn fraz interogatif par ki li koumanse?”, demande l’enseignante à une fille assise au fond de la classe. “Par kouma… kifer”, répond-elle. Les exercices de compréhension, d’oral et d’orthographe qui suivront ne seront qu’un jeu pour les plus doués de la classe. “Quand nous avons commencé l’enseignement du KM en 2012, nous pensions que les enfants auraient des difficultés à lire une langue qui reste compliquée pour des adultes lettrés… mais non!”, confie une institutrice de KM.
“Kreol inn devlop mo lespri”
À Notre-Dame de Lourdes RCA ou à la R.C. Nuckchady GS, les enfants rencontrés durant la classe de KM ont fait montre d’aisance pendant l’exercice de lecture. “Kreol inn devlop mo lespri”, confie une élève de l’école de Trèfles. “Mwa monn aprann silab”, dira un autre. “Nou aprann boukou zafer ki ed nou dan histoire/géo, matematik”, explique un élève de l’école catholique. En effet, aux dires des enseignants et même des enfants, lorsque l’apprenant est interrogé dans sa langue maternelle, il a moins de difficulté à répondre en français ou en anglais. Toutefois, à ce jour, faute de suivi et d’étude sur le KM en primaire, il est impossible de dire l’impact du KM sur la performance académique des enfants dans les core subjects. Leena Lutchmun et Tony David s’accordent à dire que les activités interactives en classe de KM ont aidé les enfants à s’exprimer sans réserve. Leena Lutchmun va plus loin: “Les cours de KM ont un avantage sur les autres matières. Ils inculquent aux enfants des notions basiques, allant de l’hygiène au civisme.”
“To pe al koz sa gro kreol la?”
Mais à l’école, le KM ne se parle pas uniquement dans la classe qui lui est dédié. Dans la cour de récré, pendant les classes, les élèves s’expriment dans leur langue maternelle selon les règles apprises. Ce qui n’est pas toujours au goût de certains enseignants de matières générales qui auraient encore des préjugés sur l’enseignement de la langue kreol. Mais qui attiserait la curiosité des élèves qui ont opté pour les langues orientales. “Quand leurs amis leur expliquent ce qu’ils apprennent pendant les cours de KM et activités ludiques, ils les envient!”, confie un enseignant. Et un autre de raconter: “Des enseignants ont noté l’enthousiasme des enfants pour le KM. Quand ils doivent punir leurs élèves, ils les retiennent en classe avec des devoirs alors que ces derniers sont attendus en classe de KM.”
Retour à l’école Notre-Dame de Lourdes. Tony David laisse échapper des phrases en français. Il n’est pas le seul… Certains de ses élèves s’adressent à lui en français également. Difficile pour les deux parties de se débarrasser d’un réflexe acquis dans leur environnement respectif. “Quand je me suis inscrit au cours de KM au MIE, beaucoup de personnes m’ont dit leur étonnement. On m’a demandé: To koz franse ar nou, to pe al koz sa gro kreol la?” Toutefois, assure t-il, les rares échanges en français n’ont aucune incidence sur l’enseignement et l’apprentissage de la langue maternelle. Les petits apprenants confient qu’ils ont parfois droit, eux aussi, à des remarques. “Kan nou sorti, mo mama dir mwa pa koz kreol!” disent les uns. “Be ki ena ladan?” rétorquent les autres à leurs parents. C’est non sans fierté que les enfants racontent que leur connaissance en KM étonne toujours leurs proches. “Mo mama dir mwa ki li pa pe kapav lir mo liv”, confie un des élèves de Leena Lutchmun. “Mwa mo kontan parski mo’nn montre mo papa koz langaz madam sere. Mo ti aprann sa dan klas”, dit une élève de Tony David.