De retour d’un séjour d’un mois en Inde organisé par le ministère des Coopératives, où ils ont appris les techniques de l’agriculture organique, une douzaine de nos producteurs agricoles veulent partager leurs connaissances à leurs pairs à Maurice. « Rien n’est gardé secrètement dans l’agriculture organique ; il faut disséminer toutes les connaissances qu’on obtient des autres », lance Vijay Chattardharee, entrepreneur agricole de Triolet, qui est revenu impressionné par les connaissances acquises auprès des producteurs indiens en matière d’agriculture organique durant ce séjour. Il compte bien les vulgariser « pour le bien des producteurs, eux-mêmes, des consommateurs et du pays en général ». Cette démarche cadre avec celle du gouvernement qui souhaite atteindre une production d’environ 50 % de légumes organiques dans le pays d’ici quelques années.
« Si on nous demandait, avant notre séjour au National Centre for Organic Farming de Ghaziabaad en Inde, de pratiquer l’agriculture organique, nous ne l’aurions pas fait en raison des dégâts que causent à nos plantations les pestes et les maladies qui nous entourent dans notre île tropicale. Moi-même, j’avais beaucoup de réserves à ce sujet », déclare Vijay Chattardharee. D’ailleurs, et lui et les autres sont allés en Inde « avek enn lespri vantar » en vue de défier les Indiens sur l’agriculture. « Nous voulions leur dire que nous aimons notre système conventionnel de pratique agricole, et ce qu’ils font dans leur pays n’est pas applicable chez nous, bien que le climat soit pareil », dit-il. Mais, ils ont vite changé d’idées après ne serait-ce qu’une semaine de formation. Ils étaient « dekonserte e ebloui » par ce qu’ils ont vu à Ghaziabaad et ils ont cessé de les défier. « Nou finn met nou lake ant nou lazam e nou fin zis gete e ekout bannla », souligne Vijay Chattardharee. Et aujourd’hui, ils sont devenus de meilleurs adeptes de l’agriculture organique. « Plus convaincu que nous, il n’y en a pas aujourd’hui », lâche notre interlocuteur.
« Effacer et refaire »
Vijay Chattardharee explique qu’ils ont, d’abord, appris la philosophie derrière l’agriculture organique, qui n’est pas une nouvelle invention. « Nous n’inventons rien car l’agriculture organique existe depuis très longtemps. Il nous faut juste nous arrêter, réfléchir et recommencer. Nous avons alors compris que tout ce que nous faisons à Maurice, bizin efase e refer. Nous devons recommencer notre agriculture à zéro », poursuit-il. Leurs formateurs, des agriculteurs indiens, leur ont enseigné que l’agriculture organique n’est autre que la nature elle-même. Ils ont appris que la nature fournit elle-même tous les ingrédients d’une pratique agricole équilibrée et il n’y a pas lieu d’en rajouter d’autres, surtout les produits chimiques. « Tous les éléments qui existent dans la nature sont complémentaires e sakenn bizin so kamarad. C’est la nature qui créé l’équilibre dans notre environnement que nous, humains, nous détruisons dans notre démarche de ne réaliser que des profits. Kouma dir nou pli kone », fait-il ressortir, avant de rappeler les maladies liées aux produits chimiques, dont le cancer, qui sont en hausse dans notre pays. La dégradation de la santé de la population est une source d’inquiétude, selon notre interlocuteur, tant à Maurice qu’en Inde « à cause d’un problème réel dans notre consommation ». Ensuite, il y a les coûts de production qui augmentent de jour en jour, surtout par rapport aux intrants chimiques.
Terre infertile
D’où la création à Ghaziabaad du National Centre for Organic Farming pour s’occuper et du bien-être des agriculteurs et des consommateurs. Dans cette institution, on fait aussi des recherches et on dispense les connaissances techniques par rapport à l’agriculture organique aux agriculteurs indiens mais aussi aux étrangers. Selon Vijay Chattardharee, les recherches entreprises par cette institution ont démontré que le volume de production ne baisse pas, pas plus que la qualité des légumes n’est affectée dans la pratique de l’agriculture organique. De plus, les coûts de production n’augmentent pas. « L’agriculture organique est orientée vers la réduction des coûts de production et une augmentation de la productivité des planteurs en termes de quantité et de qualité », dit-il.
Vijay Chattardharee fait ressortir que la terre joue le rôle le plus important dans l’agriculture. Si on l’abîme avec des intrants chimiques (fertilisants, pesticides et autres herbicides), sa productivité va être ralentie et un jour, elle deviendra « infertile complètement ». Il rapporte : « Cela a été le cas à Haryana où on cultive le riz ; à un moment, rien ne poussait dans le sol à cause des dégâts causés par les produits chimiques ». Selon cet agriculteur, il faut améliorer la fertilité du sol sans le déranger. Cela ne se fait pas en vingt ans mais en six mois grâce aux bio-fertilisants produits avec des bactéries par cette institution. « Il ne faut pas de grandes analyses du sol, si ce n’est que connaître le soil organic content et le soil carbon content. À cet effet, des laboratoires spécialisés sont mis à la disposition des planteurs indiens qui se regroupent et adhèrent à un système de peer-to-peer control. Un marché pour des produits organiques a aussi été mis en place dans cette région indienne où les consommateurs aussi ont leur mot à dire au sujet de l’agriculture organique. Ils interagissent avec les producteurs, visitent leurs plantations et obtiennent toutes les informations qu’ils veulent au sujet de leurs pratiques agricoles », dit-il.
Notre interlocuteur dit avoir constaté que ce système marche très bien en Inde et que les producteurs de Ghaziabaad sont en train de produire 1,5 à 1,7 fois plus de légumes que sous le système conventionnel. Ils écoulent leurs produits facilement, sans faire de marketing. Toutes leurs tracasseries au sujet de la productivité et des pestes et des maladies sont terminées.
« Impressionné »
Vijaye Chattardharee se dit « très impressionné » par ce qu’il a vu à Ghaziabaad. Il n’arrête pas de penser au jour où il finira par convertir toutes ses pratiques culturales conventionnelles en pratiques organiques. « J’ai commencé à appliquer les principes de l’agriculture organique, d’abord, dans mon propre jardin potager chez moi. Puis, je les ai adoptés dans mes plantations de canne à sucre. Je compte partager les connaissances acquises en Inde aux autres agriculteurs », déclare-t-il, avant de rappeler avoir consacré beaucoup de temps dans sa vie à l’agriculture « mais, après avoir vu les pratiques de l’agriculture organique en Inde qui sont prouvées scientifiquement, mo finn trouve ki seki nou pe fer dan Moris li pa bon ».
Se faisant le porte-parole des autres agriculteurs qui étaient du voyage, Vijay Chattardharee dit que « nous sommes plus que convaincus maintenant de la nécessité d’adopter les pratiques culturales organiques ». « Il nous faut voir l’environnement dans sa globalité et si nous y arrivons, il y a de l’espoir pour l’île Maurice », conclut-il.