Arancha González, directrice exécutive de l’International Trade Centre, une agence conjointe de l’Organisation mondiale du commerce et de l’Organisation des Nations unies, était à Maurice à l’occasion de la conférence ministérielle de l’IORA qui avait pour thème l’autonomisation économique des femmes, organisée à l’hôtel Ravenala Attitude, Balaclava, à la fin du mois dernier.

De 2005 à 2013, elle a été la cheffe de cabinet du directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, et a contribué à l’initiative de l’Aide pour le commerce. Précédemment, elle a occupé diverses fonctions au sein de la Commission européenne dans le cadre de la négociation d’accords commerciaux et de l’aide aux pays en développement. De 2002 à 2004, elle a joué le double rôle de porte-parole de la Commission pour le commerce et de conseillère auprès du Commissaire européen. Dans une interview qu’elle a accordée au Mauricien, elle évoque l’importance de la participation de la femme au développement économique et de l’intégration économique.

Qu’est-ce qui motive votre présence à cette conférence ministérielle de l’IORA à Maurice ?

C’est un événement IORA dédié à l’autonomisation économique des femmes. C’est la première fois qu’on organise un groupe de travail spécifiquement dédié à la dimension économique de l’autonomisation.

De mon point de vue, c’est un sujet important. Dans le cadre des objectifs du développement du millénaire et depuis la Conférence de Pékin, nous avons beaucoup travaillé sur l’autonomisation de la femme mais nous n’avons pas accordé suffisamment d’importance à la question économique. Nous avons fait des progrès en termes de santé, d’éducation, de la représentation féminine au niveau politique, de réduction de la violence contre les femmes ou les filles, mais nous n’avons pas fait le nécessaire en matière économique. Nous n’avons pas fait le nécessaire en matière économique. Trente ans après, nous constatons que la femme n’a pas un pouvoir économique avec un travail digne, qu’il n’y a pas un revenu digne pour la capacité des femmes entrepreneurs qui peuvent générer ses propres revenus. On s’est rendu compte que cet aspect économique est important pour pérenniser dans le temps les avancées et les progrès qu’on a fait du côté de la discrimination vis-à-vis de la femme. Au-delà de tout cela, nous manquerons un potentiel de croissance très fort si ne nous ne nous occupons pas de l’intégration de la femme dans l’économie. Ce n’est pas une question de droit. C’est une question d’intérêt à construire un système économique avec une croissance qui soit plus forte et de meilleure qualité puisqu’il y aura plus d’équilibre.

Est-ce vous considérez que la femme est prête pour participer à cette autonomisation économique ?

La femme est parfaitement prête. Il y a plein de problèmes à régler en matière économique, surtout dans le domaine du commerce qui est le mien, c’est-à-dire le commerce et l’investissement. Je vois parfois des femmes qui n’ont pas le courage de participer au commerce international, de traverser la frontière. Bien sûr qu’elles sont prêtes. Il y a des problèmes de discrimination légale ou réglementaire, des problèmes pour l’accès au crédit et au capital. Des problèmes d’accès aux ressources pour qu’elles s’intègrent dans l’économie internationale. Rien n’empêche aujourd’hui de le faire. Je pense que c’est trop facile de dire que la femme n’est pas prête et on peut faire plus pour l’encourager et lui dire qu’elle a sa place. Il faut aussi régler les autres problèmes qui ne lui permettent pas de participer pleinement à l’économie et au commerce international.

On pensait que les femmes allaient se démarquer des hommes en matière de gouvernance et de corruption. On constate malheureusement que ce n’est pas le cas. Qu’en pensez-vous ?

La corruption n’est pas une question de femmes ou d’hommes C’est une question de personnes corrompues ou qui corrompent. Ce n’est pas une question de genre, c’est une question de personnes. Je connais autant d’hommes honnêtes que d’hommes malhonnêtes. Je ne ferais pas un lien entre la corruption et les genres. Ce qui me préoccupe, ce sont les systèmes ou les sociétés dans lesquels le sentiment d’autonomiser la femme est un jeu de dupe. Si je te donne plus de pouvoir, tu m’enlèves autant de pouvoir. Pour que tu gagnes en tant que femme, il faut que je perde en tant qu’homme.

Je ne crois pas que ce soit la vérité. En fait, c’est une situation gagnant-gagnant. Une fois qu’on aura compris cela, on pourra avancer plus facilement, plus rapidement, que dans un jeu de dupe qui consiste à dire que si tu gagnes, il faut que je perde.
Je trouve que c’est un problème de perception qu’il est important de corriger. Les obstacles les plus importants sont les normes sociales et les traditions, les cultures, les habitudes et la manière de faire. Puisqu’on a toujours fait comme cela, pourquoi on voudrait changer ? Ceux qui ont le pouvoir ne veulent pas le lâcher.
Pour passer cette barrière, il faut comprendre que la question d’autonomisation de la femme est un déclencheur de bien être économique pour la société dans son ensemble. Cela a été démontré.

Si on enlevait tous les obstacles et restrictions à la participation de la femme dans l’économie, on pourrait générer une économie de la taille des États-Unis et de la Chine ensemble. Franchement, lorsque je regarde les chiffres, un peu partout dans le monde où la femme représente un peu plus de 50% de la population, je suis étonnée qu’on n’ait pas fait plus de progrès vers l’autonomisation de la femme. Or la contribution de la femme au pire est de 35%. On a un potentiel de croissance qu’on n’est pas en train d’explorer et nous ne donnons pas tous les moyens pour assurer une croissance de meilleure qualité. C’est une perte pour la société en général.

Lorsqu’on parle de l’autonomisation de la femme, on parle de la formation, de la mise en condition mais également de participation à la prise de décision. Qu’en pensez-vous ?

Évidemment. C’est une participation économique. Il y a, bien entendu, la capacité de la femme d’accéder aux crédits dans les mêmes conditions que les hommes. Il m’arrive très souvent de parler aux femmes entrepreneurs auxquelles la banque refuse de prêter, que ce soit le capital ou le crédit, pas parce qu’elles n’ont pas un “business plan” très étoffé mais parce qu’elles sont des femmes. On sait que les PME sont en difficulté parce qu’elles n’ont pas accès au crédit. Les femmes engagées dans les PME ont un double handicap.

Or la majorité des femmes entrepreneurs sont engagées dans les PME….
La majorité des femmes sont dans les PME. La majorité est la P (petite) ou M. de micro. Cela est dû au fait que la femme pour des questions de tradition, de culture et de norme consacre plus de son temps aux soins de la famille, aux soins des aïeux et à des activités qui ne sont pas rémunérées. Le temps qu’il lui reste pour des activités rémunérées est beaucoup plus faible avec pour résultat que la taille de son entreprise est beaucoup plus petite lorsqu’elle décide d’être entrepreneur. Ce n’est pas parce qu’elles veulent que leurs entreprises soient petites, mais pour elles, c’est le seul moyen d’exister.

L’IORA a la particularité de regrouper des pays les plus divers, de la Chine à l’Iran ainsi que les pays africains. Et les conditions de la femme diffèrent d’un pays à un autre. Comment faire dans ce cas ?

C’est vrai qu’IORA est intéressante parce qu’il y a une énorme diversité qui constitue une source de richesses si elle est exploitée convenablement. C’est pourquoi je suis contente qu’on parle de l’autonomisation économique de la femme. Du coup, ce n’est pas seulement l’Iran qui peut apprendre de l’Australie, mais l’Australie peut aussi apprendre du Kenya. La Somalie et le Mozambique peuvent donner des exemples qui peuvent bénéficier à l’Indonésie. On a passé deux heures à parler de la participation de la femme dans le commerce et l’investissement. J’ai entendu des expériences phénoménales de la part du Kenya. J’étais assise à côté des représentants des États-Unis qui participaient à la rencontre comme pays partenaire. C’est également le cas de l’Allemagne, de la Chine, de la France , du Japon. Lorsque j’ai regardé les réactions, j’ai entendu des représentants des États-Unis dire que le Kenya est en train de faire beaucoup de choses qu’ils auraient pu faire. Il s’agit de se donner des moyens pour profiter de cette diversité propre à l’IORA. L’Iran aura sûrement des exemples à donner aux autres, il aura également à apprendre des autres. Je trouve qu’en général, sur la scène internationale, on manque un peu de temps pour l’écoute des autres, l’ouverture d’esprit et apprendre comment les autres sont en train de faire.

Le nombre des femmes dans les “board room” est toujours limité. Que faire pour augmenter le nombre de femmes ?

Cela reste un sujet encore une fois qui n’a rien à voir avec les lois. Pourtant les conseils d’administration sont constitués d’hommes qui se renouvellent inconsciemment. En Europe, il y a une tentative d’introduire un nombre minimum de femmes dans les conseils d’administration. Dans certains pays, il y a eu un impact et cela a permis d’améliorer les résultats. D’autres acceptent de payer une pénalité pour ne pas le faire mais ils n’ont pas beaucoup avancé. Tout cela a beaucoup à voir avec la culture au sein de l’entreprise. Ce que nous avons appris, c’est que les entreprises qui ont plus de diversité tant au niveau des employés que dans les conseils d’administration ont un meilleur résultat que les autres.

La voie la plus intelligente pour faire admettre plus de femmes dans les conseils d’administration serait que des actionnaires demandent aux entreprises de diversifier le conseil d’administration parce que cela ferait que l’actionnaire soit mieux rémunéré.
Cela reste un sujet tabou, pas partout mais dans certains pays. Au Rwanda, ils ont pris au sérieux cette question, non pas pour être gentil avec les femmes, mais pour faire de la politique et des lois qui sont plus sensibles pour les femmes. Par conséquent, la moitié des parlementaires au Rwanda sont des femmes

Dans le gouvernement espagnol, pour la première fois, il y a plus de femmes que d’hommes, non pas pour être sympathique envers les femmes. Lorsque le président a commencé à constituer son gouvernement, il s’est rendu compte qu’il avait du talent dont il pourrait bénéficier.

L’Allemagne est un pays qui a beaucoup de difficultés mais qui reste un bastion pour les hommes. Dans certains pays, ils préfèrent payer une amende.

Comment cela se passe-t-il au niveau du centre international du commerce ?

Nous avons un programme spécifiquement dédié à la question de la femme qui s’appelle « She trade ». Une initiative qui permet de connecter plus de femmes entrepreneurs aux facilités d’exportation.

Nous avons lancé ce programme avec une plateforme en ligne Shetrade.com afin que les femmes puissent faire du “networking” et avec un objectif très clair : nous voulons trois millions de femmes connectées au marché d’ici 2021. Nous avons déjà fait plus d’un million et on continue à compter pour montrer que tout cela est possible. Nous ne le faisons pas simplement parce que le chef de l’organisation est une femme ou parce que nous sommes sympathiques envers les femmes, mais parce que nous n’utilisons pas le potentiel qui existe chez ces femmes entrepreneurs.

Exporter veut dire être plus compétitif. Nous ne pouvons pas nous permettre de reléguer 50% de nos entreprises à être moins compétitives pour des raisons de discrimination. Pour nous, notre priorité : les femmes et les jeunes.

Est-ce que les développements technologiques, l’intelligence artificielle ne risquent pas de mettre en péril les emplois des femmes ?

Ce n’est pas la première fois qu’on voit cette révolution. C’est la quatrième révolution industrielle dans l’histoire de l’humanité. Toutes se caractérisent par des ruptures, des chocs dans le marché du travail. La machine à vapeur a bouleversé le marché du travail. Il est, bien entendu, qu’il y aura des bouleversements profonds. D’où l’importance de travailler en amont pour voir comment cette révolution industrielle va impacter le marché du travail et pour investir plus en matière de politique d’emploi active qui permettrait de former et réformer des gens à partir des activités qui vont disparaître et des activités qui vont exister. Nous connaissons un peu moins quelles sont les nouvelles activités, possibilités ou opportunités.

Ce sont des questions sur lesquelles il faudra se pencher. Tout ceci demande des investissements sur des gens qui devront être outillés et changeront de métier beaucoup vite qu’auparavant. Si aujourd’hui nous avons des problèmes avec la formation et l’éducation des femmes, cela va s’accentuer à l’avenir. D’où l’importance d’intégrer cette dimension féminine dans l’éducation. J’en ai parlé avec le vice-Première ministre Fazila Daureeawoo et nous sommes absolument d’accord sur l’importance d’intégrer cette dimension de femmes dans l’éducation.

Que pensez-vous de la situation à Maurice ?

Maurice essaie de stabiliser son économie en diversifiant ses activités dans un monde qui reste très volatile et où le combat géostratégique entre la Chine et les États-Unis est en train de créer des vagues ressenties par les pays qui ne sont pas à l’avant-plan. Je trouve que dans les turbulences créées par ces combats géostratégiques, il faut que des voix comme Maurice demandent à ces deux grands éléphants de s’assurer que leurs rivalités géostratégiques sont canalisées dans les mécanismes et les institutions créées depuis la Seconde guerre mondiale pour en mitiger l’impact.

Avez-vous des projets spécifiques à Maurice…
Pour l’instant, nous avons lancé la stratégie nationale d’exportation et nous accompagnons le gouvernement dans la mise en œuvre. Cela se passe bien, mais peut-être un peu lentement.

Les exportations étaient le point faible du pays durant ces dernières années…
Ces derniers temps, on a observé une petite remontée grâce aux programmes d’appui à l’exportation. On voit déjà l’exportation des fruits de mer ou de bijou qui commence à grimper. Le textile s’est stabilisé. Je crois que les efforts qu’a faits Maurice pour booster les exportations commencent à porter leurs fruits. Il est vrai que le contexte global dans lequel opèrent les exportateurs mauriciens est trop volatil.