Le Dr Krish Seetah a conclu le 16 décembre dernier une troisième étude de terrain au cimetière abandonné du Morne, patronnée cette fois-ci par Le Morne Heritage Trust Fund. L’archéologue et anthropologue mauricien, depuis peu en poste à l’Université de Stanford (USA), a travaillé en équipe réduite avec l’excellent archéologue de l’Université de Venise Diego Calaon et sa consoeur Alessandra Ciancini. Plus grand, plus complexe, couvrant au minimum trois générations, et accueillant probablement des libres, ce lieu révèle à chaque campagne de fouille divers aspects de la vie des premières populations créoles.
Le cimetière de Trou Chenille serait bien plus grand qu’on ne le croyait au début des investigations, se fiant à une mémoire orale déformante qui annonçait par exemple une origine malgache et à l’apparence des choses qui avait circonscrit son périmètre aux quelques tombes couvertes de pierres de basalte et de corail qui affleuraient au sol. Comme l’a expliqué Krish Seetah quelques heures avant de reprendre l’avion lors d’une visite de site, « ce cimetière est certainement plus complexe qu’on ne le croyait. » Au-delà des cinq tombes visibles en surface à l’origine, une première étude réalisée en 2009 avait permis de détecter vingt-et-une structures.
Lors de la campagne de juillet 2010, on a pu en dénombrer quarante-cinq, même si seulement huit d’entre elles ont été mises au jour révélant la présence de onze squelettes. Le mois dernier, les archéologues ont élargi le périmètre des tombes explorées, et sont allés faire des prélèvements à quelque dizaines de mètres au bord du plan d’eau contiguë, où ils ont pu aussi constater la présence d’ossements. On imagine que ce cimetière s’est peut-être étendu dans le passé jusqu’au terrain de foot qui le sépare actuellement de la route Royale, et à proximité duquel il y aurait eu une maison de gardiens.
Outre les tombes mises au jour cette fois-ci, les chercheurs ont creusé une tranche de sondage entre deux alignements. Bien qu’aucune pierre tombale n’ait été trouvée à cet endroit, un squelette y figurait à une profondeur plus grande d’environ quarante centimètres que des tombes situées à proximité, ce qui laisse supposer qu’il a été enterré à une période antérieure… Les chercheurs en déduisent que ce lieu a concerné au moins trois générations avec trois phases d’enterrements différentes et qu’il porte une mémoire particulièrement puissante dans ses entrailles. Il faut comprendre aussi que la nature du sol de cet îlet sableux s’est probablement modifiée, des anciens expliquant par exemple que, dans leur jeune temps, l’eau n’y affleurait pas comme aujourd’hui.
Religion clandestine, religion de résistance
Si une croix a été arbitrairement ajoutée en surface récemment et bien après les derniers enterrements dans ce lieu, les dépouilles qui ont été mises au jour jusqu’ici, ne portent aucune trace de rites chrétiens. Dans cette région de résistance, ces tombes témoignent aussi de la modestie de leurs occupants. Toutefois, ces personnes ont souvent été enterrées avec des objets personnels comme l’avaient déjà montré les fouilles de 2010 qui avaient permis de retrouver une pioche, des pièces de monnaies délicatement enveloppées dans un tissus et placées sous le crâne du défunt ou encore une bouteille en verre.
Cette fois-ci, les archéologues ont retrouvé plusieurs pipes en kaolin et une tasse en porcelaine anglaise ornée de scènes de chasse à cours, ainsi que des boutons de nacre et des boutons en os. « La tradition de mettre des objets, nous explique Diego Calaon, près du corps du défunt est tout à fait africaine. Il ne s’agit pas d’objets placés en hommage au défunt par ceux qui restent, mais bien d’effets personnels qui ont appartenu au défunt, qui peuvent relever soit des loisirs auxquels il aimait s’adonner (tabac, pipe, vin, bijoux, coquillages, couteaux, etc), ou de ses accessoires de vêtement, etc. »
De fabrication probablement anglaise, les pipes sont assurément des objets personnels permettant d’identifier le mort. Pour le chercheur, elles peuvent aussi faciliter une datation relativement précise. Le principe consiste à assurer le passage dans l’au-delà en accompagnant le défunt des objets importants pour lui, d’objets aussi qui permettent de l’identifier et qu’il pourra offrir aux ancêtres qu’il croisera au cours de son voyage. Dans ce lieu de marronnage, ces pratiques témoignent d’une forme de résistance passive qui consiste à maintenir les pratiques ancestrales et ne pas se soumettre à la religion imposée arbitrairement par le baptême.
« Même s’ils l’ont fait modestement, nous rappelle Krish Seetah, il est clair de que ces habitants ont pris du temps pour enterrer leurs morts, en les habillant, en les disposant dans un cercueil et en plaçant des objets personnels près du corps. Ces éléments témoignent aussi des savoirs de l’époque tant en termes de métiers que de rites … Ces personnes savaient parfaitement confectionner des cercueils si modestes étaient-ils. Ces inhumations ne se sont pas déroulées à la va-vite comme ça devait être le cas pour des marrons qui devaient en outre trouver des endroits plus discrets que celui-ci qui était répertorié sur des cartes du XIXe et se situait à proximité d’une route déjà passagère. » En revanche, ne se conformant pas aux seules religions acceptées dans le pays, ce lieu funéraire est, comme on pouvait s’y attendre, dépourvu d’archives.
En attendant l’ostéologie et l’ADN
Sur les huit squelettes trouvés cette fois, l’un d’entre eux n’était pas accompagné de traces de pierres tombales mais avait été disposé dans un cercueil comme en témoigne des empreintes organiques de bois. Trois adultes et cinq enfants, dont un bébé, ont ainsi été mis au jour, une proportion jugée normale dans le contexte de l’époque où la mortalité infantile était particulièrement élevée.
Minutieusement photographiés dans la position dans laquelle ils ont été trouvés, ces squelettes ont fait l’objet de prélèvement d’échantillons qui permettront de procéder aux analyses ADN, à celles au carbone 14 et aux analyses isotopiques indispensables pour retracer à la fois leurs origines, leur datation, etc. Si certains ossements ont été prélevés et nettoyés pour être photographiés, ils ont été replacés dans leur tombe exactement tels qu’ils avaient été trouvés.
N’ayant pu être du voyage cette fois-ci, l’ostéologue Ricardo Cabrera devrait venir en février pour procéder à une étude ostéologique sur place, qui permettra d’émettre des hypothèses sur la santé et les caractéristiques morphologiques des défunts. En ce qui concerne les ossements découverts en 2010, nous devrons attendre aussi le mois de février pour connaître leur éventuelle datation. En revanche, des analyses ADN ont enfin permis de trouver six personnes d’origine mozambicaine et deux autres d’origine malgache.