CARINA GOUNDEN

La reproduction sociale que nous avons connue depuis toujours se fissure et c’est tant mieux. Il ne faut pas en avoir peur. Et si enfin, nous regardions dans la même direction. Voilà pourquoi je crois que nous devrions amorcer cette étape en misant sur l’intelligence collective. Je parle sans langue de bois, d’un monopole dont nous avons tous connaissance. Mais il faut faire un peu place aux autres, les accompagner, plutôt que d’être contre eux. Miser sur la complémentarité.

D’un côté, il y a un savoir-faire, un raffinement acquis grâce à des années d’expérience au sein de l’hôtellerie de luxe. Et de l’autre côté, il y a aussi ce que l’hôtellerie pourra s’efforcer de pasticher, mais n’égalera jamais. L’authenticité, et l’expérience de la vie locale. Les plus petits acteurs ont ce potentiel, et peut-être devrions-nous les encourager à être parties prenantes de la relance. Et non au contraire, inciter certains à se départir de leurs commerces, de leurs terres, une fois totalement acculés. Dans la même logique, les plages, les montagnes, les cascades, les rivières, les lacs, les falaises… Ce sont des atouts pour aller vers ce tourisme qui prend de plus en plus d’ampleur, l’éco-tourisme, le tourisme bien-être. Moi qui ai grandi au fin fond de mon magnifique sud (le Sud authentique ainsi qu’il est déjà labellisé), je ne me lasse jamais devant la beauté de ces paysages. L’une des plus belles balades de l’île, ce sont d’ailleurs ces falaises du sud. De Gris-Gris au Souffleur, et au-delà. Il est d’ailleurs dommage de constater que les villages qui auraient dû avoir accès direct à ces falaises, sont le plus souvent enclavés, les coupant d’une qualité de vie et d’une possibilité de se développer dans un bon esprit, autour de ces atouts. On préfère laisser pousser les Smart Cities, les villas de luxe, dénaturer…et venir placarder l’étiquette « green » pour être dans le coup.

Il suffit d’observer cette génération, à commencer par ceux qui sont chez nous (les enfants des clients d’avant) et leur soif de Nature. Cela paraît banal. Mais nombreux sont ceux qui passent leur week-end en randonnée. Des adeptes de camping. Ils ont besoin de ces loisirs qui ont du sens, se ressourcer est vital car quoiqu’on en dise, le monde dans lequel nous vivons est loin d’être apaisant. La pression est rude.

Justement, « Mo zanfan pa le repran karo,

tro difisil pou ti planter zordi »

Les petits planteurs doivent aussi se réinventer sinon périr. Je trouve intéressant cet alignement de facteurs. Il s’agit de l’occasion de diversifier l’offre touristique et de proposer ce faisant un tourisme éco-responsable, tout en ne renonçant pas à la terre car nous pourrions aisément imaginer des fermes agri-solaires, pour aller au bout de l’idée, et de l’offre pour le marché de l’éco-tourisme. J’en parle rapidement ici, mais sachez que c’est une proposition que le collectif AKNL avait soumise à des consultations pré-budgétaires. Mais nous savons tous ce que valent ces consultations aujourd’hui. Nous disons « NON » car nous pouvons dire « OUI » à des alternatives.

Pour ceux qui n’y croient pas, je vous dirai d’ouvrir les yeux, le monde change. Alors oui les gens consomment, mais les gens ont aussi envie de consommer en ayant la satisfaction de participer à un projet qui a du sens. Nous connaissons les levées de boucliers de plus en plus à travers le monde contre les multinationales, ou l’idée que ce soit toujours les grands groupes qui « bouffent » tout. Des gens refusent aujourd’hui de prendre l’avion, pour aller à l’autre bout du monde pour des vacances. Il y a des prises de position de plus en plus fortes pour l’environnement. Et si en plus ils devaient apprendre que les locaux doivent se sacrifier et céder des lieux de vie et de mémoire, que sont les plages, pour qu’ils puissent se la couler douce, ne soyez pas surpris de voir un touriste réfléchir à deux fois avant de venir à nous. La coulée de béton sur nos côtes est une véritable déception pour la majorité des visiteurs. Lorsqu’ils mettent la tête sous l’eau, alors qu’on leur vend des lagons majestueux, je vous laisse imaginer leur désarroi de voir la mort au lieu d’une vie marine saine et foisonnante. L’île Maurice devient désolante à bien des niveaux, oui, disons-le !

Le changement commence par sortir la tête du trou.

Aussi je suis bien d’accord ! Je suis idéaliste car j’ai des idées, des rêves façonnés par mon temps. Ma mue se fait en résonance avec les appels du monde dans lequel je suis née, dans lequel je grandis… Ma mue se fait ! Beaucoup la refoulent, par crainte ? Car nos aînés nous disent, «  tu es trop radical », comme pour signifier un manque de sagesse ? Comme pour nous dire « ralentis, n’y va pas, tu vas y laisser des plumes ? Pourquoi remettre en question un ordre établi ? » Mais qui a réellement peur ? Radical pour qui ? Pour le monde qui se meurt ? Radical, car nous sommes le monde qui aspire à vivre et qui va vivre?

Royaume malsain

Je refuse de donner mes rêves à faner. On s’est fait un royaume malsain entre le mur et le caniveau. Mais qu’en sera-t-il de demain ?

Non, nous ne sommes pas nos ancêtres qui débarquèrent sur cette île, à la conquête d’une autre vie ou sous la contrainte, dans le déchirement, dans le dénuement. Nous ne sommes pas la génération 1968 non plus. Ni celle de Mai 75. Nous recelons en nous ceci dit toutes ces étapes, ces transitions, ces débuts, et ces fins, ces bouleversements, ces ajustements, ces changements. Ces vécus doivent nourrir la reconstruction pour ne pas répéter les mêmes erreurs, garder ce qu’il y a de bon, pour envisager la suite, en laissant éclore d’autres possibles. Y résister nous pousserait vers une auto-destruction.

Les anti-abolitionnistes à l’époque de l’esclavage résistaient à la fin d’un monde qui se mourrait, un monde qui avait trop saigné, un monde qui avait nourri trop d’inégalités, d’injustices, de souffrances. Et sûrement que les anti-esclavagistes étaient, eux aussi, perçus comme des « illuminés » , des « poètes-rêveurs », des « radicaux ».

Rozemont ou Anquetil étaient certainement des « radicaux » de leur époque. Mais au-delà de l’étiquette, qui étaient-ils, pourquoi ils se battaient ? Vous pensez toujours qu’ils faisaient du « désordre » avec du recul, ou au contraire, “zot ti pe met lord” ? Aujourd’hui, nous disons merci à tous ces « radicaux » de l’Histoire. Je suis née libre, j’ai le droit de vote, je peux écrire ce texte et m’exprimer, je n’ai pas peur, je peux aspirer à aller beaucoup plus loin que mes aïeux. Ils ont osé, pour eux et pour nous. Ils ont représenté leur génération, devant les portes d’un monde qui devaient s’ouvrir. Ne l’oublions jamais !

Comme à chaque génération qui attend de prendre le flambeau de ces aînés on nous reprochera notre insolence, nos refus, car même si on reconnaît le travail abattu par eux, on ne peut cependant continuer à tout faire comme eux. À tous les niveaux de notre société, il y a ces vieilles gardes, qui barrent la route à ces voix qui s’élèvent. « Ils sont trop radicaux », « Ils ne sont pas raisonnables ». Ces vieilles gardes sont d’ailleurs en position de changer les lois et de disposer de la démocratie à leur guise s’il le faut pour asseoir leur règne et leurs acquis. Par la force, sous couvert de lois. Ils font dériver la démocratie et nous demandent de nous taire. Et par rapport à la question qui nous importe le plus en ce moment, ils nous accuseront d’être des « kont devlopman ». J’y vois une forme de malhonnêteté. Les changements dont nous parlons sont latents et arrivent. Les voix dissidentes ne contrent pas le développement. Mais, des pratiques qui vont nous amener à notre perte.

Nous portons en nous, la rupture avec ces maux qui rongent notre société sclérosée. Cela prendra son temps. Mais surtout une bonne dose d’intelligence collective.

Si nous nous sentons « bloqués » aujourd’hui par rapport aux défis qui se profilent, c’est peut-être parce que nous refusons de mettre nos pendules à l’heure actuelle. Il y a aussi cette génération qui ne veut plus qu’on la voie comme une main-d’œuvre malléable. Elle aspire à vivre mieux que ces aînés. C’est un droit !

L’île Maurice est en pleine mutation, du bon peut en sortir. Le pire aussi. Hélas il y a des seuils indésirables qui ont déjà été franchis. Je fais très peu de choses comme mes parents ou ceux de leur génération. Ceci me rappelle une citation de l’historien Marc Bloch qui expliquait que « les hommes ressemblent plus à leur époque qu’à leurs pères ». Il y a peut-être un décalage entre deux mondes. Mais au lieu de s’affronter, ego contre ego, ma science contre ta science, ma vision contre la tienne, il y a certainement un équilibre à trouver entre les deux. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle décennie, nous avions déjà une Vision 2020 qui faisait le pari sur l’intelligence des Mauriciens, arrêtons la braderie du pays et ayons le courage de croire en nous, dans ce NOUS.

Et n’oublions pas…Chacun de nous précède les pas d’enfants à venir et nous avons une responsabilité vis-à-vis d’eux aussi !

FIN