Dimanche prochain, il est prévu que le pays vive à l’heure d’une mobilisation type Facebook comme l’ont connu d’autres sociétés allant des pays du Maghreb et du Moyen Orient à celles d’Europe en passant par Israël. Un appel à une manifestation pacifique de jeunes pour réclamer un modèle de développement qui soit juste, équitable et durable a en effet été lancé pour le 11 septembre. Si effectivement il y a plus de 10 000 personnes dans les rues de Port-Louis cela sera très révélateur d’une importante dynamique sociale animant la jeunesse de notre pays. Une dynamique qui veut se faire entendre, qui veut peser sur le cours de l’histoire et le développement de la société afin de forger un avenir meilleur.
C’est sur la toile que le mouvement « Wanted : 15 000… » a pris naissance et se développe. Ici, comme dans d’autres sociétés, l’internet et les réseaux sociaux associés sont en train de révolutionner la nature même des rapports sociaux. Et les nouvelles dimensions du temps du cyber espace sont en train de structurer différemment le fonctionnement des communautés virtuelles. L’internet est à la base d’une nouvelle forme d’expression démocratique, plus interactive et participative. Une chose est claire : le cyber espace sera, s’il ne l’est déjà, un espace incontournable, voire l’espace-support de demain pour le débat démocratique.
A l’heure de la rédaction du présent article, l’objectif de 15 000 participants était atteint. Ce qui laisse penser que d’ici le 11 septembre, le mouvement va prendre davantage d’ampleur. Le phénomène interpelle déjà les partis politiques du mainstream. Si leurs dirigeants maîtrisent tous les rouages du jeu politique traditionnel, ce mouvement intrigue, inquiète. Le fait que seule l’organisation politique Rezistans ek Alternativ participe au mouvement est très révélateur des difficultés qu’éprouvent les partis pour se situer par rapport à lui.
En finir avec le communalisme institutionnalisé…
« Wanted : 15 000… » intervient après plusieurs années de blocage de la société mauricienne minée par le bouc-émissarisme pratiqué par les principaux acteurs du développement. La politique est réduite à un jeu de permutations et de combinaisons entre les principaux partis avec pour finalité, du moins dans la perception de la grande majorité des citoyens, le partage des places, des parts et des privilèges qui y sont associés. La politique a été vidée de son sens et de sa substance. Le vrai clivage dans le débat sur la réforme électorale et la deuxième république oppose ceux qui d’un côté sont pour une conception limitée pour solutionner les problèmes des leaders et de leurs partis et de l’autre ceux qui veulent en faire un acte fort d’approfondissement de la démocratie – avec une articulation de la démocratie représentative et participative. La réforme doit aussi être un temps fort pour en finir avec le communalisme institutionnalisé.
Le blocage sociétal touche autant la sphère privée que la sphère publique et les acteurs qui les animent. Ils sont trop nombreux ceux qui ont été – et sont toujours – incapables de comprendre les mutations sociologiques en cours. Ils préfèrent le confort des certitudes aux défis du nouveau et de l’inconnu. Pendant longtemps nos élites étaient dans leurs bulles virtuelles et de ce fait refusaient de voir les dynamiques qui ne correspondaient pas à leurs visées.
Le développement national à l’ère de la mondialisation s’est traduit par une accentuation des inégalités sociales, un développement par les riches pour les riches animé par une logique de quick win, un déclassement des classes moyennes, une précarité grandissante des classes populaires. Un tel processus ne peut que générer des contradictions et frustrations à Maurice. La grande interrogation est de savoir qui seraient les forces porteuses d’un mouvement capable de débloquer la société ? La réponse n’est certainement pas la nostalgie de la contestation des années 70. « Wanted : 15 000… » a-t-il ce potentiel ?
Coeur, raison et intelligence
Le « mouvement du 11 septembre » s’inscrit dans la lutte contre une mondialisation animée par l’ultra-libéralisme. C’est une déclinaison nationale d’un phénomène mondial. Au niveau mondial, il y a eu et existe toujours le courant alter mondialiste, qui est en réalité un vaste front regroupant une multitude de sensibilités. La contestation de la mondialisation ultra-libérale est en train de franchir une étape cruciale avec le printemps arabe et le mouvement des indignés dans les pays européens et qui touche même Israël.
Ceux qui ont animé le printemps arabe ou les mouvements des indignés sont des jeunes, ceux qui font partie des classes moyennes et d’autres « victimes » d’un certain type de développement. Un modèle de développement où l’ascenseur social est en panne et la corruption omniprésente. Il semble qu’on retrouve ce même profil et les mêmes thématiques de combat dans le mouvement du 11 septembre. Comme le dit Jack Bizlall, ce mouvement est définitivement une « bouffée d’air frais » car il peut jouer dans un premier temps le rôle de chien de garde contre les dérives d’un système sociopolitique et d’un modèle de développement. En attendant qu’il réalise son potentiel d’être une alternative.
Au-delà de son manifeste, dont de nombreux points rejoignent des recommandations des récents ateliers MID, le mouvement aura à gérer ses contradictions, à dégager clairement ses orientations et préciser ses actions futures. Zenes Admirab a bien raison d’écrire, dans le Forum du Mauricien du 3 septembre : « De grâce, « roder boute », « veyer seke » « meter choula » entre autres adeptes du « moi-isme », prière de s’abstenir. » Tout comme on ne peut qu’apprécier Verre Réfléchi quand elle écrit, toujours dans la même édition du Mauricien, « Pour tourner la page de l’Histoire il va falloir plus qu’un manifeste et une manifestation pour faire avancer les choses… Rome ne s’est pas bâti en un jour. »
A l’heure où il est beaucoup question de crise de l’endettement et de déficit public, le monde et la république mauricienne souffrent d’un triple déficit – de coeur, de raison et d’intelligence – pour assurer un développement durable qui soit au service du plus grand nombre. Vivement que le mouvement des indignés mauriciens contribue à une plus grande conscience de ces déficits, et par là même à les combler.