Ils se sont sentis très concernés par l’arrestation d’un présumé gros trafiquant de drogue qui habite la même région qu’eux, la Cité-Richelieu. Depuis que celui qui est connu dans le milieu sous le nom de « Parrain de l’Ouest » est en détention policière, ces habitants de la localité disent « respirer ». Car pendant que la brigade antidrogue mène son enquête sur deux importantes saisies d’héroïne, pour une valeur totale d’environ Rs 180 M, et attribuées au présumé trafiquant, un homme de 27 ans, certains résidents de la cité concèdent qu’ils apprécient le retour à la tranquillité. Le trafic de la drogue dans le quartier où habite le « parrain » a pris, disent-ils, de l’ampleur et bouleverse leur quotidien. Ils espèrent que l’interruption du business de la drogue ne soit pas temporaire. Ces habitants que nous avons rencontrés ont voulu faire entendre leur voix, car ils souhaitent que leur cité soit une fois pour toute débarrassée de la drogue.
« Regardez cette maison ! Regardez comme elle est grande. On ne peut pas la rater tant elle est voyante. On la voit de loin… » Des habitants de Richelieu nous montre une maison qui se démarque de celles de la cité. Ailleurs, dans un quartier moins populaire, là où les logements ne sont pas en tôle et la pauvreté moins visible, cette maison fondrait aisément dans le décor. Elle passerait même inaperçue. Mais dans la cité, on dit qu’elle est la plus belle et la plus cossue aussi. Cette demeure à étage, peinte de couleur vive, a dû coûter cher à son propriétaire. « Ti enn lakaz site kuma nimport ki lakaz », confient ces résidents. « Sa transformation date de quelques années », poursuivent-ils. Plus précisément, disent-ils, depuis que le trafic de la drogue aurait commencé à rapporter gros au propriétaire des lieux. En détention policière depuis le 27 juillet, Derek Jean-Jacques, aussi connu sous le nom de « Parrain de l’Ouest », avait été arrêté dans le cadre d’une enquête suivant la saisie de sept kilos d’héroïne, dont la valeur est estimée à une centaine de millions de roupies. Mercredi dernier, une autre importante saisie de drogue (de l’héroïne estimée à Rs 75 M) a été, à nouveau, attribuée au trafiquant présumé. Et pendant que celui-ci attend son sort derrière les barreaux, les habitants de sa localité disent « respirer ». Les incessants va-et-vient des « jockeys » circulant sur de grosses cylindrés, et de « tou sort kalite figir ki sorti lot landrwa », se sont estompés. Ils se demandent toutefois : « Pendant combien de temps ce répit va durer ? » Leur quiétude, disent-ils, risque d’être temporaire. « Pa premye fwa li gayn trape. Kuma arete, large sa ! » se désolent les habitants de la Cité-Richelieu.
« On en a assez ! La drogue est en train de pourrir notre vie »
S’ils pouvaient le faire, les habitants de la cité se seraient massés pour manifester ouvertement leur mécontentement envers les agissements du « Parrain de l’Ouest ». Ils auraient insisté pour que les autorités les écoutent et comprennent disent-ils, qu’ils ont envie que leur cité soit débarrassée, une fois pour toutes, de la drogue. « Nous avons envie qu’il soit jugé et condamné pour trafic de drogue ! », réclament-ils d’une seule voix. Mais, si jamais ils osaient dénoncer la situation à visage découvert, ils risquent, affirment-ils, d’en payer les conséquences. « Il a « acheté » le silence de plusieurs familles. Le parrain est toujours disposé à venir en aide aux plus démunis. Si vous avez besoin d’argent pour vous rendre à l’hôpital, ou pour organiser les funérailles d’un proche, allez le voir. Il vous donnera le montant dont vous avez besoin. En retour, c’est votre silence qu’il achète. Vous n’oserez jamais vous plaindre de lui. Et vous allez tolérer son trafic ! », explique un habitant de la localité. Et un autre d’ajouter : « C’est pour cela qu’il n’y aura jamais un élan de solidarité entre les habitants pour que nous tous, nous dénoncions cette personne. En réalité, ce que nous voulons c’est la paix et une cité propre, sans drogue. »
Il y a quelques jours, des habitants de la Cité-Richelieu contactent Week-End. « On en a assez ! À cause d’un trafiquant, la drogue est en train de pourrir notre vie. À Richelieu, il y a tant de choses positives, il y a des talents. Il y a des familles qui font des efforts pour faire grandir leurs enfants et les scolariser. Nous aurions voulu nous faire entendre, car nous ne tolérons pas le trafic de la drogue », disent-ils. Sur place, ils expliquent qu’ils ont peur pour les plus jeunes de la cité. « Nous avons des enfants ! » Ils ne voudraient pas, confient-ils, que leurs enfants suivent l’exemple d’une bande de jeunes que nous avons, auparavant, croisés en chemin. Ces derniers, filles et garçons, circulant à bord d’une voiture dans les rues de la cité, seraient à la solde du « Parrain de l’Ouest ». Ailleurs, dans une banlieue de Port-Louis et dans un quartier résidentiel à Mahebourg, l’acquisition de biens comme la « réussite » de deux trafiquants de drogue ont longtemps inquiété certaines familles de ces localités respectives. « Enn sel kout ou trouv zot lakaz inn agrandi. Letaz pre pou tous lesyel. Loto devan laport. Pa kapav krwar ki ar ti travay ki zot pe fer-la ki zot inn arive kumsa ! », confient des mères. Et de continuer : « Lerla mem ou trouv enn bann zenn ki met linz mark, pa travay, kas poz dan landrwa…  Nou poz nou kestion, kot zot gayn tou sa ? » L’une d’elles raconte que l’arrestation et l’incarcération d’un trafiquant qui s’était enrichi a non seulement ramené la tranquillité dans la région, stoppé la vente de drogue, mais aussi forcé ses fils à travailler. « Ce sont des jeunes hommes d’à peine 20 ans qui n’avaient jamais travaillé et qui vivaient au crochet de leur père, grâce à l’argent de la drogue. Depi ki papa-la dan prizon, tou le de met sak lor ledo al travay tou le gramatin », dit-elle.
« Les jeunes le trouvent cool »
Mais à la Cité-Richelieu, au grand regret des habitants, des jeunes, affirment-ils, auraient déjà pris le présumé trafiquant pour modèle. « Celui-ci est lui-même très jeune. Il n’a que 27 ans. Li roul loto ki gran gran dimoun mem pa roule. So fami dir ki li travay dan latelye mekanisyen, me li na pa travay. Zame ou pou trouv so lame sal. So le dwa ena gro gro bag lor. Pou laz ki li ena, li ena en lakaz ki vo en fortinn. Kan ban zenes al fer en travay pou li, li pe pret zot gro silindre pou roule. Abe kuma ou pa le ki sa bann zenn-la pa tante par fasilite ? Enn kantite ou trouve lor sime ki pe met linz ser, me travay pa pe travay. Abe kot zot ganye ? Pa zis garson ki pe les zot inflianse. Bann tifi ousi. Bann tifi servi kouma kouvertir. Les jeunes le trouvent cool. Il a de l’argent et il a commencé son business à 16-17 ans ! Et quand ils montent sur de grosses cylindrées, ils en sont fiers », explique une source à la Cité-Richelieu. D’autres, des parents, expliquent qu’ils « ne veulent pas que leurs enfants tombent dans le piège du trafic de drogue ». Tandis que ceux ayant des proches toxicomanes qui sont en réhabilitation confient : « C’est quand on a connu la souffrance qu’inflige la drogue qu’on peut comprendre notre cri. Nous avons des membres de notre famille qui sont traités par la méthadone. Grâce à ce substitut, la consommation de drogue a diminué dans la cité. Mais si le trafic persiste, la drogue fera des dégâts et le combat contre ce fléau à travers la méthadone ne servira à rien ! », avancent nos interlocuteurs de Richelieu.