Sandro L’Aiguille est navigateur maritime et a passé dix ans sur des pétroliers et des navires de la marine marchande tandis que son épouse, Patricia, vient, elle, d’une famille d’agriculteurs. Par amour pour cette dernière, et pour être plus proche de sa famille, Sandro L’Aiguille a délaissé sa profession il y a dix ans pour « chercher son avenir » dans l’agriculture. Le couple a maintenant la terre dans le sang, tant et si bien qu’il ne reste pas un seul jour sans elle.
À Arsenal, sur un terrain d’une superficie de trois arpents sous-loué à un locataire de l’État, Sandro et Patricia L’Aiguille, habitants de Baie-du-Tombeau, cultivent des légumes filants, des carottes, des lalos et des bringelles, entre autres, depuis environ une décennie. Le couple a débuté dans ce domaine à La Nicolière, où il possède un terrain d’un arpent. Mais le coût du transport de leur domicile à leur plantation était toutefois trop onéreux, constituant entre 25 à 30% de leurs revenus. « Nous avons donc sous-loué ce terrain, qui est plus près de chez nous. En plus, ce lot de terre est fertile et bien drainé. La région d’Arsenal est connue pour l’agriculture depuis longtemps. Le climat est bon et la terre est incroyablement riche », déclare Sandro L’Aiguille. « C’est mon épouse qui a le don de l’agriculture », affirme celui qui faisait du jardin potager dans le temps. « L’amour de mon épouse pour la terre était trop fort. »
Ancien navigateur maritime, Sandro L’Aiguille estime que la navigation est un bon travail, qui demande cependant de consentir d’énormes sacrifices sur le plan social. Rester loin de sa famille pendant des mois n’était en effet pas évident pour lui. Et vu l’amour de son épouse pour la terre ainsi que le problème de sécurité alimentaire, il s’est dit « pourquoi ne pas me lancer dans l’agriculture professionnelle ? ». Au début, Sandro L’Aiguille commence donc comme tout le monde, c’est-à-dire en utilisant des produits chimiques pour cultiver ses légumes. « Des amis planteurs nous ont épaulés dans notre nouvelle aventure pour devenir plus professionnel. Puis la FAREI, autrefois l’AREU, nous a aidés en nous donnant des formations. Ce n’était pas difficile de travailler la terre, car j’étais déjà un “hard-worker”. Je prenais beaucoup de plaisir à le faire. Je voulais me donner à 100% dans ce domaine, malgré le climat qui, des fois, joue des tours. Mais les inondations et les sécheresses ne nous ont pas empêchés de continuer. Nou pa finn zet lekor », dit notre interlocuteur.
Bio-farming
Sandro et Patricia L’Aiguille poursuivent tant bien que mal leur aventure à Arsenal lorsque des cadres de la FAREI, qui venait de lancer un projet de “bio-farming” à Maurice, leur proposent d’en faire partie. C’était en 2014, se souvient Sandro. « Ils sont venus évaluer notre travail. Ils nous ont proposé de servir comme modèle de “bio-farming” dans le but d’initier les autres planteurs de la région », relate-t-il. Le couple suit alors des formations en “zero-budget natural farming”, organisées par la FAREI et animées par un expert indien. Il constate que les coûts de production étaient bas comparés à l’agriculture intensive, « où nous dépensions environ 40% de nos revenus dans les produits chimiques ». Sous le “bio-farming” sont davantage utilisées l’urine et la bouse de vache, « qui ne nous coûtent pas grand-chose, sauf que nous devons bouger pour les trouver et les ramener à la plantation ». Le couple a de la chance de trouver un éleveur qui lui fournit ces matières, lesquelles sont ensuite mélangées à des feuilles de “neem”, de “castor” et d’autres plantes pour en faire des pesticides et des fertilisants bio.
Le couple se rend compte qu’il y a beaucoup plus à faire dans le “bio-farming” que dans l’agriculture intensive. « Nous nous disions que les nuisances que sont les insectes et les maladies allaient diminuer avec le temps », souligne-t-il. Mais pour Sandro et Patricia L’Aiguille, une aventure « inquiétante » débute, car ils ne comprennent pas pourquoi leurs légumes demeurent petits en comparaison avec ceux qui proviennent de l’agriculture intensive. « Kouma pou vann sa bann ti legim-la ? » se demandent-ils. Ils sont découragés, certes, mais confiants dans les paroles des cadres de la FAREI, qui les encouragent sans cesse en leur disant que « nous aurons de bons résultats à l’avenir, pou bizin resi ». Ils observent dans le même temps que les légumes sont certes petits, mais qu’ils avaient plus de goût. « Les consommateurs qui ne connaissent pas la valeur de tels produits ne vont pas les acheter, habitués qu’ils sont avec de grosses calebasses, patoles et autres », lâche-t-il.
Le « miracle » se produit quand des clients expatriés viennent les rencontrer, se disant aptes à payer un peu plus cher pour leurs légumes bio. Et de bouche-à-oreille, le nombre d’acheteurs augmente. Désormais, les clients sont nombreux à venir cueillir eux-mêmes leurs légumes dans les plantations des Aiguilles. « Nous avons une bonne clientèle et, des fois, nous n’arrivons pas à satisfaire leurs demandes. Des patients souffrant de cancer et d’autres maladies non transmissibles recherchent également des légumes bio », fait ressortir le couple. Des gens de la région viennent aussi sur leurs terres s’approvisionner à mesure qu’ils découvrent l’importance des légumes bio dans leur alimentation.
Certification
Y a-t-il toutefois une certification pour prouver que ces légumes sont bio ? À cette question, Sandro L’Aiguille répond que toutes les étapes de production dans ses plantations sont effectuées sous la supervision des cadres de la FAREI. Avouant qu’il en est encore au premier niveau de la certification MAURIGAP, cet agriculteur mise toutefois sur la confiance et l’honnêteté, « qui jouent un rôle important dans notre travail, car le mensonge sera connu de tous, tôt ou tard », souligne-t-il, en insistant que ses légumes restent de bonne qualité et plus longtemps au frigo que ceux qui sont cultivés avec des produits chimiques.
Nos deux agriculteurs sont convaincus de leur succès en matière de “bio-farming”, « mais cela prendra du temps pour convaincre les Mauriciens de consommer bio ». Sandro L’Aiguille peut comprendre que beaucoup de personnes n’ont pas les moyens de payer plus cher leurs légumes. « Ils vont devoir acheter une grosse calebasse plutôt qu’une petite et à moins cher pour pouvoir nourrir leurs familles. Mais il faut continuer à conscientiser la population au sujet des maladies qui proviennent des produits chimiques et qui affectent de plus en plus notre santé. De notre côté, nous n’exagérons pas sur les prix à cause des petits salaires que nombre de Mauriciens touchent », relate-t-il.
En outre, sensibiliser les consommateurs ne semble pas suffisant : encore faut-il cultiver des légumes bio pour satisfaire les demandes. « Je pense que beaucoup de planteurs s’intéressent à cette démarche. Ils attendent le moment propice pour faire leur entrée. En attendant, zot pa oule perdi », déclare-t-il, avant de signifier son optimisme à ce sujet. « Malgré les hauts et les bas, l’avenir du bio est bon, j’y crois, mais le gouvernement doit continuer à nous aider. Surtout, qu’il prenne des mesures concrètes pour prévenir le vol de légumes, qui est devenu très courant ces derniers temps », lance-t-il.