Edge effect est le deuxième volet de la série d’expositions que Célina Jeffery organise dans le cadre du projet « Côtes éphémères ». La première a eu lieu au Pays de Galles, tandis que la deuxième qui s’est tenue dans le temps record de quatre jours, à la Citadelle à Port-Louis, avait pour titre Edge effect. Beaucoup d’installations vidéo et des dispositifs qui proposent différentes manières d’envisager la question de l’érosion pour ne pas dire, l’effondrement des côtes, comme nous l’affirme volontiers Celina Jeffery.
En janvier prochain, l’Australie sera officiellement déplacée d’1,80 m au nord et un petit peu à l’est, afin d’actualiser sa position géographique. Sa géolocalisation actuelle pose d’ailleurs parfois des problèmes aux personnes utilisant des systèmes GPS. Que par l’effet de mouvement des plaques tectoniques, le pays continent se déplace de 7 cm chaque année est une des manifestations de l’impermanence de nos zones côtières. Le propos de la curatrice Célina Jeffery consiste quant à lui à considérer les conséquences de l’activité humaine sur le dessin des zones côtières, du point de vue des artistes. « The coastal edge is now a precipice » déclare notre interlocutrice sur le ton du constat, pur et simple. Mais elle propose de réfléchir à la question à travers la réflexion de plasticiens qui dépassant l’alarmisme larmoyant, proposent différentes façons de vivre ces questions.
L’érosion côtière, la montée des eaux et le réchauffement climatique étant planétaire, Célina Jeffery ne pouvait traiter ce projet autrement qu’internationalement, à travers la contribution d’artistes concernés de diverses manières par l’environnement et les rives maritimes. Installée au Canada, Célina Jeffery n’en est pas moins galloise. Le premier volet d’Ephemeral coasts a pris place près de la côte au Pays de Galles, et impliquait deux artistes de cette région qui reviennent ici : Gemma Copp, ainsi qu’Alex Duncan qui est basé à Londres.
La photographe et vidéaste américaine Diana Heise a été sollicitée pour sa proximité avec la culture mauricienne depuis qu’elle a documenté dans Lame la kone, la fabrication traditionnelle d’une ravanne, et très récemment contribué à la réalisation du livre d’Abaim, O ti le la la e ravann. L’artiste mauricien basé à Londres, Shiraz Bayjoo a pu apporter un point de vue axé sur l’approche historique et anthropologique dans son souci de souligner les différentes facettes du colonialisme qui alimentent notre substrat culturel. Enfin Nirveda Alleck a régulièrement réalisé des installations dans le passé sur le rapport de l’homme à l’eau et à la mer.
Le superpanoramique en noir et blanc, réalisé en 1904 d’un paysage mauricien, projeté sur le basalte poreux des murs de la Citadelle, nous transporte au large de la baie de Port-Louis, avec vue sur son port, ses docks, ses habitations, etc. La ville était alors bien plus ramassée sur son bassin central qu’aujourd’hui et comportait plus de toits pentus. Elle était moins massivement bétonnée, la verdure et des arbres enserraient le port, et l’on s’émeut de reconnaître sur ces images, le grenier, ou le bâtiment du contrôle douanier pour le personnel navigant. Shiraz Bayjoo a filmé cette image trouvée dans les archives londoniennes, en un long et lent travelling de gauche à droite, puis de droite à gauche, qu’il déroule sur la bande sonore d’un chant de marin irlandais. À la ligne du littoral s’ajoute à un moment celle bien droite des rails qui transportaient probablement le sucre jusqu’aux cargos.
Chant du départ
Cette chanson aux voix masculines s’égrène de manière répétitive, comme une rengaine, des pensées auxquelles nous ne pouvons être étrangers ici. Comme Maurice, l’Irlande est une île, et son peuple comme celui de Maurice a beaucoup voyagé. Ces marins chantent ceux qu’ils ont quittés et dont ils ne savent quand ils les retrouveront, tout comme d’autres hommes du peuple ont chanté leur famille laissée au Bihar à la même période. Shiraz Bayjoo explique qu’une part de son travail sur la présence coloniale dans notre culture, vise notamment à montrer la complexité de ses imbrications, à se défaire aussi des discours réducteurs pour être trop manichéens. Dans une autre pièce, l’artiste présente cette fois-ci de petites îles de l’océan indien, dont il a repris les fins contours, celui du rivage et des récifs le plus souvent, dans des livres de scientifiques et de voyageurs tels que Darwin, pour ne prendre que cet exemple. Les îles Farquhar ou Aldabrah apparaissent comme le dessin d’un visage chéri, représenté sur un fond aquatique peint. L’île devient un souvenir, l’être disparu dont on pose la photo encadrée sur un petit guéridon.
En surfeur passionné qu’il est, Alexander Duncan associe quant à lui la puissance de l’océan et des marées à une sorte d’immense bâche plissée qui envelopperait, si ce n’est engloutirait les terres. Ses
« water drawings » soulignent ainsi le contraste entre des lignes côtières le plus souvent construites et l’océan qui semble les absoudre, par son immensité invasive. Ces montages font écho à une vidéo qui nous plonge de longues minutes dans un corps à corps avec l’eau. Aidée par l’activiste et parolier Stefan Gua, Diana Heise s’est, elle, immergée dans la culture côtière mauricienne, les pratiques de pêche, le lien charnel du pêcheur à son lagon, le poisson qui cuit à la fumée d’un feu, sagement embroché sur un bâton. Dans le précipice des côtes qui s’effondrent, la culture maritime des riverains, celle des pêcheurs disparaît également. En soulignant tout ce que nous sommes en train de perdre, ce film — Lamer nou fer — offre un émouvant témoignage. Le rétrécissement de la taille des poissons pêchés, l’acidification de l’océan, la mort des coraux sont quelques-uns des signes de la détérioration de l’écosystème lagunaire dont les humains sont responsables. La documentariste explore l’injuste impact de tout cela sur la vie de ceux qui vivent à Maurice en harmonie avec le lagon, y puisant leur subsistance modestement, sans excès et dans le respect.
Terres insoupçonnées
Gemma Copp traite la fragilité des côtes en prenant les objets qui en résultent comme des reliques, à l’instar de ces filets de pêche et bouées suspendus dans ce qui pourrait être associé à la chapelle d’un édifice religieux, bâti tout en arche, à la manière d’ailleurs de l’architecture maritime où les charpentiers de marine deviennent souvent charpentiers… de maisons, construisant en quelque sorte des bateaux renversés. Sur la vidéo qu’elle projette, l’artiste se met en scène dans son installation, terminant pour ainsi dire échouée au sol dans le long sommeil, sous cette relique des temps de pêche qu’est le filet, suspendu comme un ange déchu. Dans ses différentes installations, Nirveda Alleck s’est pour sa part penchée de différentes manières, sur le manque de terre, les terres qui se dissolvent, vont à vau l’eau et celles que les océans nous cachent et révèlent parfois…
« Balancing act » recouvre une vidéo et une installation, où des matières solides se balancent au gré du vent dans un premier temps puis à celui de l’eau lorsque la marée monte. Le mouvement de balancier entre monde terrestre et monde aquatique devient au son des clapotis particulièrement obsédant. Dans l’autre partie de l’exposition, une photographie intitulée Entangled exprime ce lien mêlé d’amour et de frayeur de l’être humain à la mer, dont nous dépendons grandement. Arise évoque les terres immergées autour de Maurice, que l’artiste a fait reproduire sous forme d’images de synthèse en vidéo. Si le niveau de l’eau baissait, certaines de ces surfaces deviendraient accessibles à l’homme. Aussi, une sorte de géant à forme humaine, digne de l’imaginaire chazalien, sommeille-t-il parmi les plateaux marins que l’artiste a reproduits au sol en plâtre et en tissu, et recouvert de mousses, les premières plantes à coloniser les terres originelles.