Nirveda Alleck s’est partagée en quelques semaines entre la célèbre galerie new-yorkaise Richard Taittinger pour Ethics in a world of strangers, la nouvelle exposition collective du Musée d’art contemporain du Val de Marne (le MAC VAL) « Tous, des sang-mêlé » et la préparation de la Nuit des musées à la Réunion, où elle présente ce soir une vidéo-projection qui associe deux chanteurs mauriciens à l’imaginaire réunionnais. Un regard transversal sur ces différents événements montre que son oeuvre, notamment la série Continuum, atteint un point de consolidation et une cohérence que seul le travail du temps pouvait permettre.
Ce soir à Saint-Denis, deux façades du musée Léon Dierx accueillent une paire de vidéo-projections intitulée Variations insulaires. D’un côté, la soprano Véronique Zuel chante avec tous les attributs et codes de l’art lyrique occidental, témoignant des habitudes passées de la bourgeoisie à l’époque coloniale. Des vues aériennes et des paysages de la Réunion défilent à l’écran. Pendant ce temps, de l’autre côté, Zulu nous plonge dans le monde d’aujourd’hui. Dans son style résolument actuel et avec sa voix rassurante il raconte le quotidien et les espoirs des peuples insulaires, tandis que des images de Réunionnais dans la rue sont montrées. L’ensemble devient une conversation entre un homme d’aujourd’hui et une femme d’hier, peut-être une histoire d’amour… formant une sorte de continuum entre notre passé et notre présent, qui surmonte ainsi ses ruptures.
À côté de cette oeuvre d’un soir, qui sera néanmoins mise en ligne sur la page Facebook de l’artiste, la série en quatre tableaux Continuum Chagos a pris place au Musée d’art contemporain du Val de Marne, le MAC VAL, depuis le 22 avril et jusqu’à début septembre, parmi les travaux d’une soixantaine d’artistes contemporains de France et du monde entier, dont le travail fait écho à cette idée que nous sommes « Tous, des sang-mêlé ».
Cette exposition collective est conçue par les commissaires d’exposition Frank Lamy et Julie Crenn, cette dernière ayant travaillé il y a quelques mois sur les représentations contemporaines du portrait et de l’autoportrait pour la Fondation mauricienne d’art contemporain, ICAIO. Puisant dans les théories de l’historien français Lucien Febvre avec son ouvrage « Nous sommes tous des sang-mêlé, manuel d’histoire de la civilisation française » et de Stuart Hall, le père des Cultural Studies, cette exposition explore à travers les créations d’une soixantaine d’artistes contemporains de tous horizons, la dimension fictionnelle de la notion d’identité culturelle.
Ici, qu’elles soient culturelles, sexuelles, nationales, etc,  les identités sont questionnées et font débat. Qui sommes-nous ? Comment nous définissons-nous ? Comment se construit-on par rapport à la langue, au territoire, à la famille, à l’Histoire et sa narration, par rapport aux stéréotypes ? Qu’est-ce qui nous rassemble et nous distingue les uns des autres ? Comment se construit une identité culturelle ? Comment la représenter et en parler ? Les travaux exposés en regard les uns des autres permettent d’explorer ces questions sous différentes formes, qu’il s’agisse de photographie, de peinture, de vidéos ou d’installations, démontrant que les identités culturelles sont en permanence en formation et en mouvement, que l’identité, comme l’expliquerait Achille Mbembe, ne peut être figée et se transforme continuellement au fil des expériences, faisant de tous les êtres humains « des passants, des migrants, des métis, des hybrides, des étrangers, des constructions, des êtres en relation. Tous, des sang-mêlé ».
Le continuum à travers six versions
Nirveda Alleck chemine ainsi depuis 2006 de pays en pays pour souligner cette communauté d’humanité d’un pays à un autre. Elle rassemble à la galerie Richard Taittinger à New-York cinq séries de tableaux ainsi qu’une vidéo développant ainsi en un même lieu une certaine idée du village global sous le même titre, Continuum, et avec le même traitement visuel. Ces travaux sont présentés par le commissaire Ugochukwu-Smooth Nzewi, artiste et curateur au Dartmouth College, aux États-Unis. Ethics in a world of strangers est le titre qu’il a donné à cette exposition, où il associe les travaux de notre compatriote, à ceux d’un artiste algérien Éric van Hove, qui fait dialoguer l’artisanat d’art du Maghreb et l’industrie automobile, en recréant des pièces mécaniques comme de véritables bijoux, parfaitement inutilisables, mais qui deviennent ici « une métaphore de l’interdépendance humaine ».
Ce qu’Éric van Hove illustre par le savoir-faire des artisans et des ouvriers, Nirveda Alleck le montre par le corps et l’apparence physique des gens ordinaires. L’expérience a commencé à Cape Town au cours d’une résidence en 2006, et s’est nourrie de nouvelles rencontres depuis, à Maurice, à Beyrouth, Dakar, aux États-Unis ou à la Réunion, où elle a choisi de tourner une vidéo. L’artiste arrive dans le pays en voyageuse qui observe les passants dans la rue.
Elle en ramène des photographies dont elle va reprendre les personnages en peinture dans un traitement particulièrement réaliste, mais qu’elle dispose tous sur le même fond blanc, annulant ainsi visuellement la notion de contexte, d’appartenance à un territoire, à un statut social ou encore à une communauté culturelle ou religieuse. Ainsi rassemblées sur les murs de la galerie Taittinger, les six versions du continuum entre ces êtres croisés au hasard de voyages effectués dans des villes éloignées les unes des autres prennent tout leur sens visuellement.
Tous singuliers, ces êtres se ressemblent néanmoins beaucoup par leur comportement, leurs expressions, et le visiteur peut faire dialoguer ces séries, comme des extraits d’humanité rassemblés dans le village imaginaire de l’artiste. La pose, le vêtement, l’âge, le petit objet que l’un ou l’autre tient dans la main les différencient les uns des autres, et en même temps, ils expriment des sentiments communs. L’artiste a voulu rester la plus neutre et absente possible dans ces tableaux, d’où ce traitement quasi-photographique, où elle ajoute néanmoins selon les cas des éléments visuels qui permettent parfois de situer la personne.
Essence commune
Des vues de la vie aux Chagos sont peintes sur les vêtements des personnages représentés, dont Fernand Mandarin qui a entretenu la mémoire de la communauté tout au long de sa vie d’exil. Une représentation de l’entrée du musée aux esclaves de la Porte de Gorée pour le continuum Dakar accompagne deux personnages très animés, dont le très en verve directeur du musée. Des bandages blancs habillent certains personnages mauriciens, etc. À Dakar, l’artiste avait été frappée de retrouver à trois reprises la même scène de touristes qui se baignaient dans la mer, tandis que des habitants assis sur la plage les regardaient. Le continuum s’illustre aussi à travers le temps avec sur la jupe d’une jeune femme, une référence à cette époque à la fin du XIXè siècle où l’on décapitait les membres d’une tribu rivale à la frontière du Sénégal et du Mali.
À côté de ces représentations chargées de références, les habitants de Beyrouth laissent une impression de grande légèreté. Représentés sans leurs pieds, ils semblent flotter dans l’espace et une bonne partie d’entre eux ne sont pas peints mais simplement dessinés en noir et blanc. Ils semblent détendus, heureux et amicaux. Cette chaleur humaine a frappé l’artiste dans une ville où les impacts de balle sur les murs témoignent d’un récent passé bouleversé par la guerre. Ces personnages esquissés peuvent aussi faire penser aux disparus qui existent dans de nombreuses familles.
La vidéo qu’elle a réalisée à la Réunion filme cette fois différentes personnes de toutes générations, qui posent devant elle ne laissant apparaître que des expressions faciales très minimaliste, un sourcil qui se soulève, un petit rictus, une étincelle dans le regard. Le fond est noir, un son d’eau qui coule crée une impression de fraîcheur, ces personnages se dédoublent, apparaissent puis disparaissent par le jeu du montage vidéo. Puis des mots en anglais viennent ponctuer ce défilé : visible transitions, truth is quite different from human truth, insular reconstruct, differenciate, segregate, migrate and belong, ou encore reassembled identities.
Ces représentations combattent toute volonté de folkloriser ou de caractériser des groupes d’humain et fuit les stéréotypes. L’artiste montre des personnes pour ce qu’elles donnent naturellement à voir d’elles-mêmes, et qui par leur disposition dans l’espace de la toile, ou dans le film, entrent en interaction avec leurs homologues du même pays, ou d’une série à l’autre, avec ceux d’autres pays. En artiste nomade, Nirveda Alleck célèbre grâce à ces multiples rencontres, le cosmopolitisme et cette grande communauté humaine dans son essence propre et universelle, celle qui permet à chacun d’aller vers l’autre quel qu’il soit, de se reconnaître en lui, et de se construire et s’enrichir de ses différences.