Salim Currimjee n’a pas voulu choisir de titre pour l’exposition qu’il présente en solo jusqu’au 13 novembre dans l’ancien magasin Billabong au 4, rue Sir William Newton à deux pas du marché de Port-Louis. Fidèle au principe d’associer ses recherches plastiques à un immeuble port-louisien en conversion, il équilibre cette fois-ci ses propositions plastiques entre la photographie et la peinture, établissant un dialogue savant entre les lignes, volumes et matières des villes qu’il a arpentées appareil en main, et ses cartographies imaginaires, dans une représentation de l’espace libérée de la contrainte du réel et des lois de la physique…
Salim Currimjee a estimé pouvoir se dispenser de titre pour cette neuvième exposition port-louisienne, où il poursuit sa recherche esthétique sur les cartographies imaginaires et la représentation du réel. Les travaux n’en portent pas non plus étant repérables par de simples codes. « Je viens quasiment tous les jours à Port-Louis, nous explique-t-il, depuis vingt-deux ans. Chacune de mes expositions raconte un peu de ma relation à cette ville… » Depuis tout ce temps, ses solos se sont caractérisés le plus souvent par le choix de lieux tels qu’un bout de rue ou d’immeubles en conversion, à l’instar du Grenier ou des bâtiments de la Chaussée. Après Solus en 2013 où il présentait 365 petits tableaux réalisés chaque jour d’une année à la manière de Gerhardt Richter avec une grande pièce en contrepoint, le peintre revient cette fois à l’alternance de la peinture et de la photographie comme il l’avait fait pour Mind maps, avec aussi deux grandes pièces l’une étant constituée d’aquarelles et l’autre de panneaux peints.
Cette exposition raconte surtout une représentation picturale de l’espace, synthétisée dans un agencement très personnel des formes, couleurs et traits. Ses peintures et aquarelles réinventent des espaces où il est possible de se promener comme dans un jardin imaginaire. Ses photographies ont été prises pour la plupart à Port-Louis, ainsi qu’à New Delhi et Dakar. S’il est tentant au prime abord d’opposer cette réinvention de l’espace suggérée par les peintures, aux prises de vue extraites du monde réel, ce pourrait être une fausse piste de lecture et d’interprétation de l’oeuvre. Inutile aussi d’aller chercher dans ces murs dégradés, ces fils qui pendent et ces matières corrompues un jugement de valeur promu par un hypothétique architecte en mal de contrats de construction.
« Dès qu’il est construit, un bâtiment commence à vieillir, fait-il remarquer en passant. La nature se transforme et se renouvelle d’elle-même, mais pas les bâtiments. C’est comme ça. » Et lorsque dans cette quête esthétique, il photographie les villes, Salim Currimjee cherche les compositions qu’elles pourraient avoir en commun, plutôt que celles qui les distinguent les unes des autres. Le plasticien architecte retient ces milliers de choses que notre regard voit habituellement sans les regarder : des jeux d’ombres et de lumière, morceaux d’immeubles à moitié détruits, les lignes que forment des fils électriques et canalisations, le damier des ouvertures ou l’alignement des balcons dans un grand ensemble, le rythme des lignes, les symétries et asymétries, l’uniformité et le divers, le plein et le vide, le plan et la profondeur…
Dans ces compositions graphiques faites de béton, de façades, cubes, colonnes, porches, pierre, fer ou verre, la végétation s’immisce parfois, tant et si bien que l’artiste en a presque fait un thème, quand par exemple la floraison d’une petite plante de rocaille fait écho à côté aux briques mises à nu d’un mur décrépi par le temps. Là, une pousse de fougère s’épanouit en milieu hautement minéral et humain. Chaque photographie vaut par sa composition graphique, l’effet des matières et couleurs au point parfois d’en faire oublier l’objet représenté. Aussi, l’artiste accentue ce propos en présentant ces tirages accolés par paire, verticalement ou le plus souvent horizontalement, en brouillant parfois les repères par des inversions, avec de sympathiques incidents tels qu’un pot de fleur défiant la loi de la pesanteur.
Le passage au volet purement imaginaire nous ramène aux couleurs vives et chaudes, sur fond uniformément blanc lorsqu’elles sont posées sur le papier de l’aquarelliste, ou doté d’un fond neutre mais néanmoins coloré lorsque le peintre s’empare de plaques en contreplaqué aux formes anguleuses, pas toujours carrées ni rectangulaires. Ce grand assemblage de panneaux pourrait peut-être résumer la réflexion du plasticien sur l’espace, ses dimensions et une gestion de la perspective qui ne consisterait pas seulement à moduler des lignes de fuite et proportions… Mais il ne saurait se passer d’un regard sur une autre grande pièce présentée dans une pièce à part où le dessin, la couleur et les formes s’équilibrent avec superbe entre neuf aquarelles associées avec raffinement. Bien sûr des motifs reviennent, tels des notes de musique dédiées à des mélodies différentes. Ces tableaux ont même leur carte génétique figurée par ces colonnes ou alignement de petits cubes placés sur les côtés.