Émilien Jubeau propose dans un premier solo une introspection à la fois violente et onirique. S’il puise son inspiration dans ce qu’il connaît le mieux, à savoir sa propre vie, et surtout les êtres qui lui sont chers, s’il touche au cercle le plus intime de l’individu, de ces choses dont on ne parle qu’à mi-voix les yeux au sol, il en fait une matière explosive, colorée, onirique, dépourvue de fausse pudeur. Qui n’a jamais cauchemardé à l’idée de la maladie ? Qui n’a jamais perdu un de ses proches ? Connu directement ou non l’affreuse routine hospitalière et médicale où votre corps semble ne plus vous appartenir ?
Se résoudre à l’idée que le visage aimé soit mortel est inhumain. Admettre que les traits de l’être aimé soient violemment défaits et même dévorés par la maladie est surhumain. Accepter que l’enveloppe corporelle de cette personne que l’on voit et aime chaque jour recouvre des organes rongés par la maladie relève de l’inimaginable. Émilien Jubeau s’est confronté à cette réalité lorsqu’il a appris que sa mère était atteinte d’un cancer, qui l’a emportée en quelques mois.
Il a gardé l’habitude encore quelques années, en tant que styliste et artiste, de s’investir dans des projets collectifs, de plier son trait, son style et ses couleurs à quelques idées venues d’ailleurs, des concepts auxquels il décidait d’adhérer. Puis l’urgente nécessité de mettre un arrêt à cette fuite en avant bouillonnante d’activités et d’énergie s’est imposée naturellement. Oubliées Porlwi by Light et autres manifestations stylistiques vouées à l’expression et aux divertissements collectifs.
L’artiste a élu domicile pendant un mois dans l’antre de la WA gallery, à Tamarin (peu après le London Way). Et sur les murs couverts de toiles, il a littéralement mis ses tripes. On retrouve dans l’usage de certains motifs et du doré la manière de Gustav Klimt. Mais l’exploration de la physiologie interne du corps, la représentation de la douleur et de la souffrance organique nous emmènent ailleurs. Tout un volet des travaux exposés explore la mécanique du corps, en la sublimant dans un onirisme coloré, sympathique et viable esthétiquement, loin de l’exposition des viscères que réservent les salles de dissection des étudiants en médecine (voir entre autres la série Dans la tête).
Cette mécanique du corps prend dans un second temps un tour expressionniste lorsqu’il s’agit de caractériser et représenter la sensation de la douleur physique qui dénature très inconfortablement la perception que l’on a de son propre corps (Maladie colorée, Confusion), mais finalement à mettre ces travaux en regard d’autres thèmes d’inspiration, tels la rupture amoureuse ou le départ d’un lieu qui vous est familier, une approche surréaliste s’impose. L’influence de Dali est évidente dans Le départ, ou encore Ma luciole par certains aspects. Difficile aussi de ne pas penser aux surréalistes américains qui expriment un humour corrosif en se jouant des contrastes entre mondes réel et fabuleux… Nous reviendrons sur cette exposition prochainement.