Nalini Malani nous fait passer de l’autre côté du miroir pour entrer dans un univers où prédominent l’irrationnel et le symbolisme. Des personnages mythiques, souvent féminins, s’y transforment sous le coup des méfaits historiques, subissant parfois leurs contrecoups dans la souffrance. Ils réagissent aussi et continuent d’évoluer, imperméables aux bassesses temporelles. L’institut d’Art contemporain de l’Océan Indien (ICAIO) récemment créé par Salim Currimjee permet au public mauricien de découvrir gratuitement, et ce jusqu’au 28 août, une quinzaine d’oeuvres de cette artiste qui compte parmi les plus respectées de la modernité indienne.
Si elle puise son inspiration dans les mythologies indienne et occidentale, Nalini Malani ne nous raconte pas pour autant des contes de fées, elle semble faire traverser le temps et l’espace à ses personnages pour les confronter à notre propre temporalité. Parmi les premières pièces qui s’offrent au regard, The Wanderer (Le flâneur), nous annonce déjà un voyage vertigineux, où un géant au corps bosselé semble avoir été malmené. Équipé d’une sorte de massue, il regarde en l’air, bras écartés dans un geste de désoeuvrement vers d’autres êtres répartis sur toute la surface qui semblent suspendus dans l’espace, au-dessus d’une carte géographique figurant les mouvements des courants marins entre les continents.
Certains êtres d’apparence humaine semblent en cours de formation, d’autres ont des membres raides, l’un a la jambe attachée à une sorte de collet alors que ses bras sont atrophiés, tandis que de petites silhouettes en position de yoga semblent apaiser les choses. Seul un chien semble conçu dans les justes proportions, mais son squelette apparaît non loin du schéma d’un cerveau. Quelques formes embryonnaires parfois très simples renvoient aussi à l’univers marin ou à quelques êtres larvaires.
Projetée dans une salle aveugle au fond de la galerie, la vidéo In search of vanished blood utilise aussi en fond fixe une carte, géopolitique cette fois-ci, sur laquelle défilent des photographies, des images de guerre, des silhouettes de corps féminins et le dessin d’un lévrier qui semble courir inlassablement ainsi qu’un texte de l’artiste. Cette version a été présentée en 2012 à Cochin, dans le Kerala. Réalisée en hommage au poète engagé Faiz Ahmed Faiz et utilisant les outils natatoires de notre époque, cette vidéo semble plus directement ancrée dans le monde actuel, énonçant un engagement politique plus explicite, même si à la manière d’un William Kentridge, l’artiste y anime aussi des dessins. Une première version sans la carte avait été présentée à l’exposition internationale Documenta de Kassel, en Allemagne.
La majorité des oeuvres accrochées aux cimaises de l’ICAIO jusqu’au 28 août relèvent, en termes de procédé, de la tradition indienne du XVIIIe de la peinture sous verre que l’artiste réactualise par le style et les sujets traités ainsi que par le support et les matériaux, en remplaçant par exemple le verre par des feuilles synthétiques transparentes. Cette technique apporte une grande luminosité aux couleurs, amplifiée par une forte dilution de la pâte acrylique. Aussi le fait qu’elles soient appliquées sur un support indépendant du fond ajoute à leur pureté des teintes qui font souvent penser à l’aquarelle.
Le fait de peindre — ou dessiner à la plume — à l’envers accentue le sentiment d’étrangeté que l’on ressent face à cette multitude de personnages, monstres ou organismes qui évoluent en apesanteur dans une autre dimension. Dans A moral tale, un être aux multiples bras s’en prend à un autre aux petites oreilles de diablotin qu’il manipule comme une poupée de chiffon désarticulée tandis qu’il en écrase un autre sur lequel il est assis. On pense à Hanuman ou Kali accomplissant quelque acte justicier tandis que des anges tout droit surgis du classicisme occidental étalent une banderole qui parle d’égoïsme et d’individualisme. Des visages et silhouettes humaines s’esquissent discrètement dans une composition circulaire.
Plus loin, Alice avec sa robe de fillette à multiples volants, porte une gravité adulte sur le visage, le regard errant dans le vague. L’un de ses bras est monstrueux, comme boursouflé de brûlures en putréfaction tandis que l’autre garde sa finesse. Elle jongle avec des sphères contenant des plantes finement dessinées à la plume. Holothurie gigantesque ou branche noueuse, une sorte de tubulure emplie l’espace de son mouvement, tandis que des mots semés de-ci de-là renvoient aux grands fleuves sacrés de l’Inde — Gange, Yamuna, Kavery, Narmada, Godavari, etc — ou encore à quelques fortes personnalités féminines du panthéon indien, telles que Radha, l’amante de Krishna, ou Sita, cette déesse née d’un sillon fertile.
Ainsi, à l’instar d’Alice ou ailleurs de Médée, les grands personnages mythologiques semblent ressentir les traumatismes de l’histoire, des êtres mutilés ou malformés incarnent la souffrance et quelques monstres marins, animaux fantastiques ou même des organes indéfinissables nous renvoient à des temps étrangers à l’existence humaine, rappelant que nous sommes issus de ce monde en gestation et que la bestialité demeure tapie quelque part, en nous aussi. Le bestiaire fantastique apparaît aussi sur le tondo intitulé Murmur of maternal lamentation. Ailleurs se côtoient des avions de guerre et ce qui peut faire penser à des bambaras, l’un apportant la vie et l’oxygénation des fonds marins, l’autre la mort et la pollution.
Lorsque l’on passe à la forme très classique du portrait, on est surpris de découvrir un bébé au visage replet ou une tête couverte d’un sac plastique. Bhupen Khakhar, cet artiste qui a été un mentor et un proche de Nalini Malani, n’est pas montré ici dans un esprit d’admiration béate. Premier artiste indien à avoir assumé publiquement son homosexualité au début des années 80’émule de l’école de Baruda qui s’inscrivait dans la mouvance de la figuration narrative, Bhupen Khakhar apparaît sous le pinceau de Nalini Malani une fois sous une forme neutre méditative, derrière un rideau de chiffres qui font voyager l’oeil sur la surface, et une autre fois sous une forme très expressive, si ce n’est expressionniste.
Une série de petits formats est consacrée à la magicienne antique Médée, qui fait partie des personnages récurrents dans l’oeuvre de Nalini Malani au même titre que Cassandre ou la Mère Courage, et bien d’autres. Présenté sous vitrine enfin, un livre japonais en accordéon déploie toutes ses faces sous le titre Life like a wave, illustrant ainsi un texte du poète soufi Umrao Jan Ada.