Le poète et conteur Nikola Raghoonauth prépare un nouveau spectacle, dont il a présenté une lecture vendredi dernier en petit comité. Son titre, L’éléphant blanc, fait davantage référence ici à l’enfance et au symbolisme asiatique qu’à sa signification occidentale péjorative qui désigne les projets de prestige qui se révèlent inutiles et coûteux. Ici, l’éléphant blanc est, pour le petit garçon qui parle par la bouche du conteur, un souvenir gravé pour toujours, un support de rêve et d’initiation.
Vêtu d’une chemise rouge vif, Nikola Raghoonauth entame son récit sur un moment de suspense avec l’entraînement d’un lanceur de couteaux s’exerçant les yeux bandés sur sa compagne, Fleur, immobile et muette de trouille. La tension s’installe d’emblée jusqu’à ce que soit évoqué un personnage dont le destin consiste à rester petit garçon à jamais. La vie apparaît comme un jeu, y compris quand il est question de vie ou de mort…
Tous les personnages de ce récit sortent de l’ordinaire, à l’instar de la mère du lanceur de couteau, Thérèse, qui est une ancienne chanteuse d’opéra, également ogresse. L’artiste en déroule le fil comme dans un rêve hallucinatoire où l’on passe de manière irrationnelle d’une situation à une autre sans logique particulière. Les personnages s’y transforment indéfiniment et l’on navigue de la pure fiction à la relation d’un fait historique, tel l’assassinat d’Azor Adélaïde, grâce à Little Coffin, qui a figé en image ces instants marquant de la vie du pays. Ambiance de voyous, évocation d’un “king” triomphal à cheval, rues malfamées… Une atmosphère se compose peu à peu, mais l’on revient au symbolisme avec des êtres qui ont des secrets à garder, des chatons qui naissent par dizaine et meurent aussitôt, un ingénieur paranoïaque : en résumé, un monde peu rassurant d’où émergera pourtant un enfant, déambulant triomphalement à dos d’éléphant. La mère de Bouddha aurait rêvé pendant sa grossesse de recevoir un lotus d’un éléphant blanc, désignant la pureté plutôt que la violence tragique du monde adulte.
Nikola Raghoonauth habillera et complétera son texte avec un batteur. Diverses incursions sonores s’immiscent dans le récit, le plus souvent en français, avec aussi un passage en créole, dit avec les tripes qui ravive l’attention : house music, chant lyrique sur un extrait de la Callas, ravanne. À suivre…