Une grande feuille de papier noire accrochée à un chevalet, des traits ressemblant à un archipel dessinés dessus, un pot de peinture de couleur blanche et un pinceau en main, Harry Mootoosamy s’exécute. En moins de cinq minutes, ce portraitiste, attaché au Scene of Crime Office (SOCO), esquisse un portrait de Nelson Mandela, qui plus est, à l’envers. Rencontre avec cet artiste qui sort de l’ordinaire.
Âgé de 44 ans, Harry Mootoosamy habite à Belle-Étoile, Coromandel. Père de famille, ce policier semble être né avec un crayon entre les doigts : « Je ne sais pas à partir de quel âge j’ai commencé à dessiner. » Harry Mootoosamy est né et a grandi à Port-Louis. Après sa scolarité primaire à l’école du gouvernement Labourdonnais, il fréquente la SSS Renganaden Seeneevassen, à Port-Louis, avant de s’inscrire pour des cours de Fine Arts au Mahatma Gandhi Institute (MGI), à Moka. « En cours, on faisait tout, mais, moi, j’ai toujours eu un penchant pour les portraits. Même au collège j’en faisais. » Toutefois, pour des raisons personnelles, notre interlocuteur ne terminera pas ses études et s’orientera vers une carrière de policier. « Durant les cinq premières années, j’ai fait le tour de tous les postes de police ». Après cette période bien rodée, le jeune constable, toujours passionné d’art et s’étant renseigné sur les possibilités qui pourraient s’offrir à lui en tant qu’artiste, sollicite un entretien avec le commissaire de police d’alors, Raj Dayal pour proposer ses services en tant que portraitiste dans la force policière. « Lors de l’entretien, j’ai présenté mon portfolio et j’ai été transféré dans la section des dessinateurs de la police. C’était en 1997. »
Une nouvelle voie s’ouvre à lui. Bien qu’à l’aise avec son art, « faire un portrait pour trouver l’auteur d’un délit implique une grande responsabilité ». « Au départ, c’était assez difficile parce qu’il fallait faire un dessin non à partir d’un modèle, mais à partir d’une description verbale faite par une personne. It was rather tough mais lorsque la personne me dit que ça lui ressemble, j’étais soulagé. C’était une grande satisfaction personnelle », raconte-t-il. Un tel exercice peut durer entre deux et trois heures, dépendant du témoin. Y a-t-il une technique particulière pour le faire ? « Cela demande beaucoup de psychologie », répond-il, ayant poursuivi ses recherches sur ce qui se faisait à l’extérieur. « Je n’ai pas eu une formation formelle, mais je suis de près ce que font les dessinateurs de la police étrangère : comment ils approchent les gens pour leur faire retourner en arrière, car c’est un travail délicat. »
Harry Mootoosamy se souvient que la première fois, il devait interroger une personne victime de viol. « Déjà, la victime était traumatisée. Moi, je devais attendre 48 heures avant de pouvoir l’interroger. Elle devait revenir dessus. C’était difficile pour elle. » Sa tâche à lui consiste dans un premier temps à avoir la confiance de la victime. « Je peux lui poser une cinquantaine de questions dont la grosse majorité n’ont rien à voir avec le problème, mais elles servent à la mettre à l’aise et en confiance jusqu’à ce que la victime commence à raconter ce qui s’est passé. Pendant ce temps, je prends un maximum de notes. Quand j’ai suffisamment d’informations, je commence à esquisser le portrait tout en continuant à lui parler. » Le portraitiste élabore son dessin selon une certaine séquence. Il explique : « D’abord, je trace la forme générale du visage que je lui montre. Je poursuis avec les cheveux, le nez, la bouche et en dernier, les yeux. » Pourquoi ? « Parce que c’est l’élément clé. C’est ce qui change un portrait complètement ». Ce premier exercice fut un succès puisque « la police a pu arrêter l’auteur du délit à partir de ce portrait », avance Harry Mootoosamy. « Avec le temps et la pratique, je suis plus à l’aise », dit-il. Il précise toutefois qu’on « ne peut pas faire de portraits tous les jours ». Il poursuit : « Cela demande beaucoup d’efforts, de concentration et d’imagination parce qu’on travaille deux à trois heures d’affilée. » De plus, de nos jours, l’appel au portraitiste devient de plus en plus rare. « Depuis 2008, on fait des portraits-robots sur ordinateur. On procède à des portraits au crayon dans des cas extrêmes lorsque la victime ne peut pas se déplacer pour venir au poste », souligne Harry Mootoosamy qui est aussi photographe au SOCO.
Le portraitiste poursuit sa passion durant son temps libre, croquant des proches, des amis et des personnalités qui ont marqué l’histoire du monde ou de sa vie. Comment en est-il arrivé à esquisser un portrait en peinture aussi rapidement ? « Il y a seulement quelques années que j’ai découvert que je pouvais le faire. Je travaille les expressions et je me suis rendu compte qu’à travers les caractéristiques principales — les yeux ou le nez — et un jeu d’ombre et de lumière, on pouvait identifier une personne. Et un jour, je regardais l’émission « Un incroyable talent » à la télévision, quand j’ai vu un artiste faire un portrait selon cette technique, mais à l’envers. J’ai essayé, et j’ai réussi. » Fort de cette nouvelle découverte de son talent artistique, Harry Mootoosamy s’exécute pour la première fois en public, il y a trois ans. C’était lors d’un concert au KaféT@, à Rose-Hill. « J’avais déjà pratiqué à partir d’une photo de Nitish Joganah. Au moment de la démonstration, les gens avaient l’impression que je dessinais une scène marine, mais, lorsque j’ai retourné l’image, ils ont découvert le portrait de l’artiste. Même lui ne savait pas ce que je faisais. J’en ai fait d’autres : Shivaji, dans le cadre d’une soirée marathi, Bob Marley et comme Stéphane Karghoo du Centre Nelson Mandela est un très bon ami à moi, il m’a invité à venir faire un portrait dans le cadre de la célébration de la Journée de l’art marquée par cette exposition collective de l’Association pour la créativité artistique (ACA). Au départ, je voulais faire Tifrer, ensuite, je me suis dit non, je vais faire Mandela. » Mais c’est quoi cet archipel au crayon qu’on voit ? « Il me fallait aller vite, j’ai donc mis quelques repères. Je n’avais pas droit à l’erreur. » À chaque intervention publique, Harry Mootoosamy surprend son audience par la vitesse et la justesse de ses coups de pinceau.