Artee Jankee est fidèle aux canons du classicisme hindoustani mais ne se ferme pas aux autres cultures musicales. Une ouverture qui la conduit à chanter avec Tritonik, sur la même scène où a évolué Susheela Raman. La chanteuse mauricienne évoque les déboires de celle-ci, et revient à la maîtrise des techniques pour transmettre les émotions, selon les règles de l’art.
Artee Jankee est prof de musique classique hindoustanie. Elle se définit comme une vocaliste qui enseigne ce qui lui a été transmis par Chinnaya Uckiah, un guru pour elle, lors de ses études de musique au Mahatma Gandhi Institute (MGI).
Artee est initiée à la musique classique hindoustanie par son défunt époux, Soudama Jankee, qui était aussi un vocaliste du genre. Cette femme plutôt discrète compte une trentaine d’années de pratique, et est parvenue à faire de ses cordes vocales un instrument mû par la musique.
Contrées musicales.
Elle a acquis les techniques et les applique dans des registres sacrés ou profanes. Pour le 21 juin, le jour de la Fête de la Musique, elle monte un spectacle avec ses étudiants du collège Patten. La prof de musique prévoit un répertoire éclectique, et ne recule pas devant quelques airs de jazz.
Être vocaliste hindoustanie n’empêche pas l’ouverture aux autres musiques. Artee en veut pour preuve sa récente participation au concert de Tritonik au MGI. Elle goûte aussi le dancehall par l’entremise de ses élèves.
Avoir un bagage classique et en maîtriser la technique permet d’aborder plusieurs contrées musicales, à explorer les gammes d’émotions, même au-delà de la musique orientale. “Lors du concert avec Eric Triton et ses musiciens, j’ai assuré des mélodies hindoustanies qui ont été adaptées au tempo du tabla et des percussions de Tritonik. Un plus au niveau de l’esthétisme. On a travaillé sur les rythmes et sur les syllabes du kathak.” Une bonne notion des mesures et une maîtrise des techniques sont indispensables à cet exercice de style.
Sentiments.
Le mélange des genres n’empêche pas que la musique soit une essence divine. Artee Jankee l’interprète avec un respect quasi religieux. Elle emploie toute sa maîtrise à canaliser l’aspect émotionnel des paroles, déclinées selon le spectre des sentiments. “C’est ce qu’on appelle les rasa. Les émotions suscitées par les notes et les rythmes. La musique englobe toutes les émotions qui traversent une existence humaine.” Elle ne saurait donc être réduite aux joies festives ou aux chagrins d’amour, entre autres thèmes récurrents et archi-utilisés.
La vocaliste se considère musicienne. Elle appréhende la musique selon trois dimensions intrinsèquement liées : le chant, l’instrumental et la danse. Elle dit avoir apprécié la prestation des artistes des trois dimensions, lors du concert donné, le samedi 9 juin, par Eric Triton et ses musiciens et invités. Parmi lesquels, les danseurs Sanedhip Bhimjee et Anna Patten, qui ont apporté la troisième dimension de la musique sur scène. Ce qui amène Artee Jankee à avouer : “J’ai aimé comment on s’est mélangé en musique.”
Classicisme.
Artee Jankee confie être une personne spirituelle. Elle aime se laisser aller à une méditation aux premières lueurs de l’aube. À faire le vide en elle, avant d’entamer ses vocalises quotidiennes pour entretenir ses cordes vocales et ses bronches : instruments sensibles que la chanteuse préserve par un régime de vie sain. Elle est végétarienne par conviction.
C’est en chantant dans des lieux de prière que le destin a voulu qu’elle rencontre celui qui fut son époux. “Soudama a découvert en moi une voix, et m’a prise sous son aile. C’est ainsi que la musique classique hindoustanie est venue à moi.”
La vocaliste ne dédaigne pas le répertoire bollywoodien si on la presse de chanter quelques tubes, en petit comité. Mais ce n’est pas un registre qu’elle interprétera à la télévision ou dans une salle de spectacle. Elle reste fidèle aux canons du classicisme hindoustani, quitte à demeurer dans une certaine discrétion. “Pourquoi les gens ne me connaissent pas trop ? C’est parce que je ne chante pas à la télévision. Je n’interprète pas le répertoire bollywoodien en spectacle public. Je suis très sélective. Mon style veut que j’évolue dans le classique, en respectant l’originalité des techniques et en improvisant selon les règles de l’art.” Une élaboration qui ne peut être entreprise dans la chanson bollywoodienne.
Modernité.
Elle a chanté au MGI avec Tritonik. Sur la même scène où, une semaine plus tôt, Susheela Raman a vu son répertoire censuré. Qu’en pense Artee ? “C’est une situation délicate. La religion est une chose; la chanson en est une autre. Les points de vue divergent. Cela ne m’aurait peut-être pas dérangé d’entendre Ennapane ou Paal chantés par Susheela Raman. J’aurais tendance à penser qu’elle ne devrait pas interpréter des chansons aussi sacrées sur scène. Mais ajouter une dose de modernité permet de gagner les jeunes et, dans une certaine mesure, contribue à ce que ce genre de musique ne disparaisse pas à la longue.”
Artee Jankee poursuit artistement l’exploration de toutes les notes imaginables dans les répertoires sacrés ou profanes. Toujours dans le respect de l’académisme de son art. Elle dit adorer particulièrement l’exercice complexe qui consiste à dire des mots en rythme avec le tabla, alors que Sanedhip Bhimjee ou Anna Patten danse. La musique dans ses trois dimensions…