Élémentaire mon cher Watson ! Voilà une phrase que Sherlock Holmes n’a jamais prononcée sous la plume d’Arthur Conan Doyle. Scope passe à la loupe le parcours de cet écrivain, disciple d’Edgar Allan Poe, à l’occasion des 85 ans de sa mort, le 7 juillet 1930.
Sherlock Holmes est passé maître dans l’art de résoudre une énigme par la simple observation de quelques traces : cendres, poils, fils de tissu, poussière, lambeaux de peau… Ce personnage de fiction a pu devenir à ce point réel que l’on a presque oublié le nom de son créateur : Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), écrivain victorien, né à Édimbourg, disciple d’Edgar Poe, médecin engagé en Afrique du Sud, et qui épousa aussi passionnément la cause du spiritisme que celle de sa mère, à laquelle il obéissait en toutes choses.
Conan Doyle fut contraint de faire exister Sherlock alors qu’il se rêvait l’égal de Walter Scott ou d’Alexandre Dumas. Sir Arthur accordait beaucoup plus d’importance à ses romans, à ses essais et à son théâtre qu’à la saga du détective, son double maudit… Né en 1854, Sherlock, célibataire endurci et violoniste mélancolique, amateur d’opium, de tabac et de combats martiaux, apparaît pour la première fois en 1887 dans Une étude en rouge, flanqué du docteur John Watson, avec lequel il partage un appartement situé à Londres, au 22 Baker Street. Jamais, sous la plume de Doyle, il ne prononcera la phrase qu’on lui attribuera dans un film de 1929 : Élémentaire, mon cher Watson.
Au fil des années, une longue série de feuilletons est vendue à plus de trois cent mille exemplaires : Au pays des mormons, Le Signe des quatre, Les Aventures de Sherlock Holmes… Sans cesse confondu avec son héros, Conan Doyle, exaspéré, décide en 1893 de le faire mourir, à l’âge de 39 ans, au bord des chutes de Reichenbach, en Suisse, dans un combat singulier avec son pire ennemi, le professeur James Moriarty, incarnation de la mauvaise science et surnommé le Napoléon du crime.
Le détective Sherlock Holmes est considéré comme une innovation majeure du roman policier.
Doyle se sentira libéré d’un mal intérieur en faisant mourir Holmes. Et pourtant, en 1903, honteux d’avoir fait triompher le mal (Moriarty), il ressuscite son héros, d’abord dans Le Chien des Baskerville, dont il situe l’action avant la mort de Holmes, puis dans une série de nouvelles aventures. Le monde anglophone soupire d’aise et le Strand Magazine double ses abonnements. Plus jamais Sir Arthur ne fera disparaître Sherlock. Il lui aura consacré quatre romans et cinquante-six nouvelles, le tout traduit en cent dix langues. À quoi s’ajoutent, quatre-vingts ans après sa mort, deux cents films, deux mille pastiches, des centaines de romans, plusieurs musées et une prolifération d’instituts d’holmésiologie, répartis dans le monde et voués à l’étude de son oeuvre.
Les deux successeurs de Sherlock sont Hercule Poirot, qui accompagna Agatha Christie pendant cinquante-cinq ans (1920-1975), et Jules Maigret, qui fut, de 1931 à 1972, l’ombre de Simenon. L’un et l’autre contribuent ainsi à une pérennité du modèle holmésien.
Arthur Conan Doyle puisa toute la substance de son oeuvre dans son parcours initiatique. Conan Doyle fut tour à tour médecin sur un baleinier, correspondant de guerre, tenant de la littérature fantastique puis, à la fin de sa vie, fanatique de spiritisme, après la mort de son fils.
Au cours de ses études de médecine, sa rencontre avec son professeur, le docteur Bell, l’avait profondément marqué. Cet adepte obsessionnel de la déduction scientifique lui a inspiré le personnage de Holmes. D’autres éléments biographiques, comme la mort de son père alcoolique à demi-fou, son amourette avec une étudiante de l’université, la curiosité maladive de Doyle pour le fantastique et le morbide, forment le support romanesque et une suite d’intrigues mêlant critique sociale de l’Angleterre victorienne et crimes crapuleux. Le duo formé par le docteur Bell et son assistant rappelle évidemment Holmes et Watson.
La tuberculose et la pneumonie ainsi que la Première Guerre mondiale lui enlèveront sa femme et ses enfants. À la suite de ces événements, Conan Doyle sombre dans une dépression. Il trouve le réconfort en défendant des supposés scientifiques de l’existence outre-tombe, et s’inspirera de ses recherches pour son roman La Venue des fées (1921). Il était convaincu de l’existence des fées et des esprits. Dans son ouvrage L’Histoire du spiritualisme (1926), Conan Doyle loue les phénomènes psychiques et les matérialisations d’esprits.
Il s’était lié d’amitié, pendant un temps, avec le magicien américain Harry Houdini, qui devint lui-même un fervent opposant au mouvement spiritualiste, à la suite du décès de sa mère. Bien qu’Houdini insistât sur le fait que les spiritualistes utilisaient des supercheries, Conan Doyle se convainc qu’Houdini possédait lui-même des pouvoirs supra-naturels ; il exprime ce point de vue dans Le Bord de l’inconnu. Houdini se trouvait apparemment dans l’impossibilité de convaincre Conan Doyle que ses exploits n’étaient que des tours de magie. Ce conflit entraîna l’épuisement d’un public amer tiraillé entre les deux interprétations.