Le plasticien Salim Currimjee donne ses oeuvres à voir pour intriguer, interroger et stimuler l’imaginaire. S’il questionne l’espace depuis longtemps, il le conçoit dans ses tableaux pour ainsi dire sans limite, sans horizon, sans base et sans voûte, comme le lieu de l’imaginaire où des objets pas plus utilitaires qu’identifiables, aux formes, couleurs et motifs variés, prennent place, suspendus dans un vide animé par les couleurs ou les courbes. Il est en revanche un autre espace délimité celui-là, dans lequel l’artiste a choisi d’exposer ses « recent works » jusqu’au 14 juillet, au 21, rue John Kennedy, à Port-Louis. Dans cet ancien entrepôt, aux dimensions muséales, les oeuvres dialoguent avec la vieille pierre, sous forme de photographies, de sculptures et surtout d’un ensemble de tableaux sur bois à l’acrylique, ou sur papier en techniques mixtes.
Les sculptures de Salim Currimjee, genres de « ready-made » revisités, s’accrochent au mur et parfois, quand elles sont fixées au sol, un tableau biface s’y intègre, tenant debout grâce aux autres éléments qui le maintiennent. L’artiste ne s’en tient pas aux contingences imposées par le médium d’expression et les pratiques classiques qui voudraient qu’un aquarelliste s’en tienne à ses feuilles de papier et ses pinceaux… La maîtrise technique ne peut en effet constituer une fin en soi lorsqu’on ambitionne de réinventer des espaces, de réordonner les formes et la matière sous de nouvelles perspectives.
Salim Currimjee tient les techniques et matériaux à sa disposition, au service de son langage pictural et de sa quête esthétique, et pas l’inverse. En contrepoint des sculptures consacrées aux structures, tantôt fixées au sol, tantôt accrochées aux murs, les mouvements et la composition des tableaux et travaux sur papier ne cessent de faire appel au sens de l’interprétation et à l’imaginaire de chacun. Des photographies qui ponctuent différentes étapes de l’exposition, évoquent les sensations que peuvent suggérer les éléments et la matière, représentés dans une totale unité graphique. Unité chromatique avec des nuages ici ou les mouvements de l’eau ailleurs, la douceur grisâtre d’un feuillage gris velouté rehaussée par quelques éléments vernissés ou colorés, ou encore ces surfaces aquatiques miroitantes parsemées de siccots végétaux, tout cela apporte une respiration, une pause parmi les créations purement imaginaires mais néanmoins très structurées, faites de lignes et de courbes.
Recent works, le titre de l’exposition, laisse entendre que ce travail se situe dans la continuité des recherches menées par l’artiste depuis au moins 2001, lorsqu’il avait intitulé son exposition Seacharts, Road maps & flight path. Les expositions des années 90, très géométriques, faites de rectangles et carrés, d’emboîtements et lignes droites, où la recherche chromatique en aplat était très présente, étaient volontiers associées à Mondrian ou Malevitch, et aux recherches du courant support-surface. Avec le nouveau siècle pour ainsi dire, l’artiste a introduit des courbes, des demi-teintes et des matériaux de différentes natures, ajoutés à l’activité purement picturale. Il a pu s’agir par exemple de bardeaux, l’objet symbolique par excellence de la tradition architecturale créole. Aujourd’hui, comme témoins d’une esthétique du passé, une vieille chaise de bois et paille s’intègre dans une sculpture. Mais l’artiste recourt par exemple à des morceaux rectangulaires ou carrés de plexiglas, qui arborent brillance et couleurs vives le plus souvent, du rouge, du jaune, de l’oranger.
Dans le passé, des titres tels que Mapping, Mindmaps etc. indiquaient une démarche, dorénavant bien connue, qui consiste à réinventer l’espace, l’interpréter autrement et ouvrir les voies du rêve et de l’imaginaire. Aujourd’hui, le peintre abstrait ne tient plus à guider ainsi ses visiteurs. « Je préfère qu’ils trouvent eux-mêmes le titre qui leur convient… » nous disait-il lorsque nous avons découvert ses travaux. Dans le même esprit, les oeuvres exposées ont pour nom de mystérieuses initiales, qui correspondent pour le peintre à des mots particuliers, tels que WWLW pour White, white, lonely white en ce qui concerne les huit oeuvres exposées tout de suite à droite en entrant. Mais il a fait exception en nous révélant ces significations, juste pour en montrer le principe, mais n’entend pas aller plus loin, car ses tableaux, dessins, photographies et autres sculptures sont là pour déclencher l’imagination de ceux qui viennent les découvrir… À chacun d’inventer le vocabulaire qui lui plaît, se cachant derrière les lettres, dans un jeu d’esprit apte à réinventer une géographie intime.
Cette exposition est la douzième que l’artiste réalise dans un bâtiment insolite de Port-Louis, appartenant généralement à la famille Currimjee. Vu du 21 rue John Kennedy, il est impossible de deviner qu’un entrepôt à l’ancienne se niche au fond de la petite impasse couverte. Une fois ce couloir franchi, on reprend sa respiration dans le volumineux bâtiment, au sol pavé sur une surface d’environ 280 m2, chapeauté par une toiture haute et arrondie. Particulièrement hauts, les murs offrent avec leurs mosaïques de pierres basaltiques aux joints pâteux, un fond aux gris soutenus, à la fois uni et modulé par le temps, qui contraste parfaitement avec les oeuvres souvent claires et richement colorées.
Même si elles n’ont pas été conçues en fonction de cet espace respirant l’activité industrieuse de Port-Louis, les oeuvres dans leur disposition valorisent ces murs qui ont sans doute beaucoup d’histoires à raconter. À l’heure où des ministères décident de détruire quelques rares immeubles en bois des siècles passés tels que de la fameuse school tout en bois qui vient d’être abattue, le geste de l’artiste qui inscrit une oeuvre éminemment contemporaine dans un espace emblématique de l’histoire architecturale mérite d’être souligné. Salim Currimjee a adopté cette démarche depuis sa deuxième exposition, en se concentrant toujours sur Port-Louis, cette ville où il travaille et qu’il aime aussi arpenter, appareil photo en main pour dénicher des images insolites.
Toujours revient dans le travail de ce peintre une alternance entre le minéral et l’organique, entre le raisonné et le vivant, les formes droites et structurées d’un côté et les courbes de l’autre. Des motifs tout en plans, objets non identifiés ou pliages en trois dimensions surgissent du chaos de la matière picturale, qui associe souvent le rose et les flamboyances de l’oranger. À ces lignes droites ou géométriques, s’opposent à ce qui pourraient être apparenté à des cellules organiques, aux dessins secrets parce que microscopiques de la nature. Souvent, le raisonné et le vivant se côtoient dans ces espaces imaginaires dans une promiscuité contrastée. Mais le tout s’équilibre comme dans un rêve d’architecte, un monde où les artistes auraient toute liberté.