Les travaux d’Evan Sohun, non pas le bédéiste ni l’illustrateur, mais bien le peintre qui livre ici le fruit de deux ans de recherches visuelles, pourront encore être découverts à la galerie Imaaya jusqu’au 21 juillet. « Frekante » devait fermer ses portes le 7 juillet, mais la galeriste a décidé de jouer les prolongations, estimant que cette première exposition valait le détour pour un plus grand nombre. Ce graffiteur qui s’était surtout fait connaître à travers ses bandes dessinées, offre un regard décalé sur l’espace urbain mauricien, qui met en relief errances, rêves et petits bonheurs de ceux qui l’habitent.
Evan Sohun travaille ordinairement dans une des tours de la « cyber cité ». Un jour, histoire de s’approprier la vue monotone et bétonnée des toits d’immeubles qui s’offre à lui chaque jour ouvrable, il la prend en photo… De cette image, plombée d’un ciel uniforme et d’un jeu de dalles réfléchissantes, il tire l’idée d’un parc récréatif multicolore pour amateurs de VTT et moto-cross. Mettre de la couleur, de la vie et du mouvement dans nos déserts urbains est bien une des constantes de cette exposition, ce qui laisse penser que les premières choses « frekante » ici, sont des lieux de vie quotidienne, des coins de rue, des immeubles et autres tabagies que tout Mauricien mettant le nez dehors, voit inévitablement.
Et si ces lieux paraissent a priori aussi tristes qu’une cité dortoir ou un coin sordide de Curepipe un jour d’hiver, l’artiste les habillent de nouveau en technicolore, signifiant que les humains, qui deviennent ici des petits personnages domestiques, ne cessent vaillamment de transcender leur cadre de vie, quel qu’il soit. Superposant photographie, techniques numériques et peinture, les travaux sur papier transfigurent nos espaces urbains qui perdent de fait leur sens dès qu’ils cessent d’être animés par les passants et les habitants, en somme tout ce petit monde grouillant qui va et vient continuellement.
L’artiste choisit ses lieux principalement à Curepipe, Port-Louis et Mahebourg, qu’il photographie et utilise comme des décors de théâtre, où il introduit ses fameux « zanimos » bipèdes, « ni trop chiens, ni trop chats, ni trop humains », qui mènent leur vie ordinaire du mieux qu’ils le peuvent. Nous retrouvons dans ces tableaux une part de l’imaginaire qu’Evan Sohun avait déployé dans certaines de ses bandes dessinées au début des années 2000, enrichis par l’influence du graffiti. Les personnages se sont stylisés et l’ensemble construit finalement ce qu’on pourrait désigner comme une imagerie populaire mauricienne, assez proche de certaines traditions picturales répandues en Afrique, au Congo par exemple, ou au Brésil et au Mexique sous la forme de fresques murales.
Les panneaux couverts de céramiques des façades des Arcades Salafa deviennent sous une autre perspective, une plate-forme pour skate-boarders de tout acabit, grands et petits, filles et garçons, des plus expérimentés aux plus novices (Skatepark)… L’incongruité architecturale qui consiste à plaquer un décor de salle de bain sur une façade d’immeuble est même soulignée par la présence d’une piscine où des bienheureux font la planche. Ailleurs, ce décor surréaliste devient un jardin d’enfants (Zardin).
Le « marsan sorbe » devient un marchand d’illusions avec ses douceurs devant une rangée de cubes hostiles entourée de flaques d’eau. Les joies de ces personnages qui investissent les lieux de multiples manières, pour des rendez-vous, de la convivialité à la tabagie ou des flâneries consuméristes, vivent aussi des peurs (Lizie) sous la pression tentaculaire de la foule, ou des aliénations avec ces écrans sur patte qui n’ont que vacuité à proposer. Evan Sohun porte un regard aussi tendre que corrosif sur notre petit monde, par le truchement de ces zanimos qui méritent bien leurs portraits à larges traits noirs, présentés sur toile.