Le peintre Khalid Nazroo a inauguré jeudi soir sa 4e exposition à la galerie Imaaya, la première cependant à être entièrement consacrée à la peinture alors que les précédentes montraient essentiellement des travaux sur papier, aquarelles, gravures et autres lithographies. Des grands formats, souvent en plusieurs parties, de la légèreté dans le traitement et une peinture de plus en plus gestuelle caractérisent cette exposition, qui se veut à la fois un hymne aux couleurs mises en espace et un hommage aux peintres. “Colour trails” nous invite à une promenade dans le monde varié des couleurs jusqu’au 18 mars.
À moins de connaître les immenses fresques qu’il a réalisées au Centre de conférence de Grand-Baie (récemment converti en casino), les dernières expositions de Khalid Nazroo à Maurice ont surtout montré des formats relativement le plus souvent réalisés sur papier. Or, à la galerie installée dans le Cubicle, à Phoenix, le visiteur voit face à lui, dès qu’il franchit le seuil, deux grands formats : le triptyque horizontal The blue line paintings et la pièce Painters’ Port-Louis. En fait, l’artiste nous confie travailler souvent de grands formats mais avoir peu d’occasion de les montrer. Aussi aime-t-il concevoir ses formats en fonction du lieu où il expose, allant nicher des tableaux dans les endroits les plus improbables parfois.
Ici, la forme la plus audacieuse revient au Turtledove’s song, qui enchaîne huit petites pièces horizontales également réparties dans un angle. Heureux de voir de plus en plus de tourterelles autour de lui depuis quelque temps, le peintre offre son pendant visuel à leur chant et les représente dans une multitude de positions et situations, de l’aube à la nuit et inversement, car ces pièces alignées horizontalement se lisent indifféremment dans un sens ou dans l’autre… Ce tableau montre aussi comment le peintre de Mare-Gravier s’amuse avec les variantes des formes, couleurs et tonalités.
À l’instar de Painters’ Port-Louis, le peintre de Beau-Bassin s’émerveille du plaisir que lui procure la peinture et rend hommage à ceux qui la font. Si le port de la capitale a profondément marqué son imaginaire visuel depuis l’enfance, il reste ému et reconnaissant aux confrères qui, tels Jocelyn Thomasse ou Roger Charoux, continuent de se retrouver pour la peindre et inlassablement s’en étonner. Et lorsqu’il commente sa propre représentation de Port-Louis au chromatisme féerique où immeubles, personnages, objets et oiseaux s’agencent à la manière d’un grand jeu de cubes joyeux et fantaisiste, il se souvient avoir réalisé sa première aquarelle sur cette ville à l’âge de 15 ans. Ici, la composition en bandes verticales, avec une trouée vers le port au centre et une voiture rouge en mire, provoque un étrange effet de contraste avec, à gauche, une bande étonnamment claire et uniforme, où s’esquissent une silhouette humaine jaune et un oiseau, sur un fond en damier beige. Cette figuration de la modernité n’est-elle pas aussi le clin d’oeil du peintre avec son compagnon favori, présent dans les lieux qui l’habitent ?
L’eau qui danse
Painter of cargoes se réfère notamment à la dernière série de tableaux qu’a réalisée Raoul Dufy à la fin de sa vie, Les cargos noirs, une oeuvre où le dessin et la couleur mènent des vies autonomes, caractéristique que l’on retrouve dans certaines oeuvres de Nazroo (White flower drawing ici). Tous deux jouent avec les couleurs, se réfèrent aux ports, à la mer et à la musique, tous deux revendiquent une approche légère et joyeuse de la peinture. « Quand j’étais jeune, nous raconte-t-il, j’étais souvent cérébral, enfoui dans la théorie, mais même si j’ai des préoccupations sérieuses sur la composition ou la couleur, je cherche surtout à m’amuser avec la peinture et je veux qu’elle continue de m’étonner.  Sinon, il vaut mieux arrêter. » Notre interlocuteur évoque d’ailleurs dans un texte introductif la force des émotions que lui ont toujours procuré un beau tableau ou une couleur.
Mis à part trois pièces inspirées par son séjour en 2011 au Nouveau Mexique, à Albuquerque, ainsi que deux natures mortes, les pièces exposées se réfèrent à l’espace marin et au littoral, ce qui permet au peintre d’entremêler les éléments. Nous perdons les repères habituels dans Painter of cargoes, ne saisissant plus les limites entre l’eau, l’air et la terre. Les navires semblent suspendus dans l’atmosphère, un hangar gris à deux faces surgit de l’horizon, seuls trois mâts en croix structurent cet ensemble où le mouvement et la fluidité s’expriment à grands coups de brosse. Fine silhouette au premier plan, le peintre se fond dans ce mouvement.
Ces mouvements dansant de l’eau qui répondent aux mouvements incessants de l’oeil en phase d’observation se retrouvent sur le triptyque Blue line où des collages de Polaroid sont autant d’objets dérivants dans les flots, sablier marquant le passage du temps, cruche, silhouettes humaines, poissons aussi tout de même. Le plus grand format de ce solo semble exprimer une inquiétude, avec des bâtiments à fleur d’eau, un avion près de s’immerger…
Les oiseaux ont toujours fait partie du langage pictural de l’artiste. Aussi, quand ils ne sont pas le thème central du tableau, ils marquent le plus souvent une présence discrète, jaune sur toit rouge, ou compagnon de l’homme, plume noire collée dans Rice boat song, ou oiseau de fer dans Indian ocean flight I et II… Black bird of Albuquerque, triptyque en noir et blanc, est dédié à cet oiseau noir qui chaque matin venait accompagner son petit déjeuner au Nouveau Mexique, où il a séjourné en 2011 pour une résidence dans un temple de la lithogravure américaine. Cette symphonie de gris irisés de nuances colorées cependant fait échos au Brown sand birds, qui frappe par la clarté des gris et ses beiges, avec même du sable clairsemé ici ou là. Cette pièce apporte une respiration grâce à la tendresse des couleurs, faisant contrepoint aux oeuvres denses qui l’entourent. Dans cet ensemble, Me & purple montre des objets stylisés qui pourraient être des sculptures dans un bain mauve. « Je suis un peintre qui aime la sculpture », nous dit l’artiste à ce propos, chose que ses natures mortes confirment aussi…