La galerie Imaaya accueille jusqu’au 9 juillet le deuxième solo à Maurice de l’artiste peintre Jirina Nebesarova qui adresse ainsi son au revoir à l’île Maurice où elle vit depuis 2012. En 26 monotypes et une encre de Chine, ces Variations insulaires montrent le ressenti de l’artiste par rapport à ces îles qu’elle aime photographier vues d’avion, à leurs représentations et aussi ces lignes et obstacles qui bouchent la vue et séparent les êtres de leur environnement.
Jirina Nebesarova avoue qu’elle n’est pas touchée par le littoral mauricien, qui n’a quasiment pas de réalité physique tant il est « effacé par la colonisation touristique » et est devenu par conséquent quasiment inaccessible à la vue. Elle s’est toutefois penchée sur une autre matière : les champs de cannes, eux qui uniformisent le paysage et l’envahissent visuellement. « Je me suis plongée dans les cannes car ces espèces de murs qui bordent les routes, empêchent de voir le vrai relief de l’île. C’est une réalité physique. Ces cannes créent une barrière visuelle pour tout humain de taille adulte. »
S’il est possible de voir dans ces murs végétaux une métaphore du bétonnage du littoral, ils peuvent aussi représenter les barrières entre différents groupes sociaux, phénomène on ne peut plus récurrent en cette période d’intolérance galopante. Mais ce que les cannes l’empêchent de faire, les vols en avion le lui permettent comme le montrent des vues du pôle Nord, de Madagascar ou encore d’Espagne.
Images furtives
La visite commence au pôle avec ce côtoiement des surfaces aquatiques glacées ou liquides aux formes arrondies auquel le monotypes donne un grain gris-bleu, qui pourrait faire penser aux milliers de cristaux constituant le givre qui recouvre les surfaces gelées. Petit à petit, nous passons ensuite au bichromisme puis à une polychromie de plus en plus nuancée et variée, avec des tons très étudiés, particulièrement dans la gamme des verts.
La vision des petites îles qu’un fleuve malgache sculpte, fait et défait au gré des saisons, a fait l’objet d’une série d’impressions parmi les Variations insulaires qui donnent son titre à l’exposition, dont un exemplaire est présenté ici. Le flux comme un papier de soie légèrement froissé enveloppe ces morceaux de terre aux formes aléatoires et accidentées qui semblent avoir été soudées jadis. Ces îlots sont vus aussi de manière furtive selon la vitesse de l’avion et l’attention du passager, comme le montre une magnifique pièce monochrome où les plissements pâteux du territoire sont entourés d’une constellation de minuscules bulles.
Plus loin, le thème du cyclone donne lieu à représentation de cette force centrifuge qui semble étouffer, morceler et même dévorer la matière, cette terre dont elle mange les contours. On est intrigué par les tons jaune et bleu particulièrement lumineux et l’évocation d’un enchevêtrement de pétales de rose qui détourne l’attention du thème d’inspiration.
Schématisation…
Les quatre pièces carrées sur l’Espagne marquent un pas vers la schématisation. Sur un fond bleu foncé, de fines lignes délimitent des espaces à la manière d’un plan, le plus souvent dans des formes géométriques faites de lignes droites, à l’exception de quelques courbes tracées par les éléments. Cette série marque un pas dans un autre volet de création où l’artiste fait des incursions dans l’abstraction et se joue du va-et-vient entre réalité et représentation.
La série Refroidissement à Vacoas est inspirée par le schéma des courbes de température formées par des statistiques météorologiques. Mais de cela, l’artiste nous propose des surfaces en aplat aux tons sobres et nuancés, qui parfois se chevauchent pour former un petit liseré supplémentaire, ou se superposent carrément ajoutant une autre couleur à la palette. Dans cet ensemble, les mêmes lignes abstraites sont là, mais l’effet et la sensation produits n’ont rien à voir. Les tons, les contrastes de couleur, la disposition des aplats changent la donne d’une pièce à l’autre, un peu comme le musicien qui propose à partir d’une partition de base, des variations très différentes. Lorsque ces lignes passent du format vertical à l’horizontal, difficile de ne pas songer aux crêtes des montagnes mauriciennes, ce qui est en fait une parfaite illusion — une plaisanterie de l’artiste ? — puisque ces images ne sont qu’une autre série d’interprétations des refroidissements vacoassiens…
Matières et graphismes
Quand une partie de l’exposition montre différentes façons de représenter et théoriser les formes des îles, qu’il s’agisse de leurs contours ou des damiers aléatoires qui les constituent, l’autre partie se concentre sur les transformations de la matière, à l’instar des rideaux de cannes à sucre, des champs de lave du Cap Vert ou des troncs et racines de Pico aux Açores. Les troncs et racines sont rongés, asséchés, peut-être digérés dans la masse de la terre érodée. Il semble que rien ne peut naître de ces organismes en cours de désintégration.
Les champs de lave offrent une myriade de formes et de couleurs, avec des effets de profondeur mouvementés. Le côté anguleux ou froissé du graphisme renvoie aisément à cette idée du magma dont le mouvement est soudain pétrifié. La subtilité des mauves et des verts accentue l’ensemble mais fait aussi penser aux reflets que la lumière donne aux morceaux de lave séchée.
Qu’il soit représenté de jour, de nuit, à l’état naturel ou en feu, le champ de canne crée ici toujours une sensation d’étouffement, remplissant tout l’espace de ses feuilles et tiges serrées au point de paraître sédimentés les uns aux autres. Puis le feu vient régler la question, grâce à l’alternance de passage des couleurs et des retouches à la main.