Jirina Nebesarova est peintre et architecte, chanteuse et photographe également. Vivant à Maurice depuis 2012, cette artiste tchèque a été sollicitée dernièrement pour exposer ses travaux les plus récents lors d’un cocktail qui a conclu une journée d’échanges entre le monde des affaires mauricien et les représentants d’une délégation tchèque en tournée dans la région, présidée par le ministre des affaires étrangères de ce pays, Lubomir Zaoralek.
« Saisir l’empreinte de la réalité du monde qui l’entoure et qui s’impose à ses sens, pour en restituer le mieux possible la qualité et l’intensité. » Le mot “empreinte” que contient cette citation extraite d’un document de présentation offre une clé très appropriée aux quinze gravures que Jirina Nebesarova a présentées le 29 mai dernier à l’hôtel Maritim. Dans cette exposition intitulée « Variations océaniques, insulaires, climatiques », figuraient aussi à côté des monotypes, quatre acryliques sur papier procédant d’une autre démarche tant dans l’inspiration que le style et le choix des couleurs, plus vives et claires que celles des gravures.
Cette exposition était inédite à double titre puisqu’il s’agissait à la fois de la toute première réalisée à Maurice par cette artiste, et des premiers travaux de gravure, technique à laquelle elle s’est initiée dernièrement dans le cadre de l’atelier que le peintre Khalid Nazroo a animé à l’Institut Français de Maurice (IFM). Une partie de ces épreuves seront exposées du 24 juillet au 9 août à l’Institut Français de Maurice, aux côtés de celles des autres participants.
Jirina Nebesarova ne s’embarrasse pas des questions liées à l’abstraction, réalisant depuis toujours des peintures indifféremment abstraites ou figuratives, le plus souvent à l’huile, dont la réalisation est motivée par l’émotion et le degré de fascination que le sujet lui procure. Dans des formats verticaux, elle propose ici des variations sur la matière et la couleur qui s’inspirent aussi bien de la fragilité des îles que des statistiques météorologiques.
Composées dans des ocres et bleus clairs, les peintures sur papier jouent sur les chevauchements et contrastes que lui ont suggérés des graphiques reproduisant l’évolution des températures à Maurice. Il aurait pu tout aussi bien s’agir de cartes géographiques ou de toute autre analyse scientifique schématisée des phénomènes naturels. Ces courbes anguleuses et verticales délimitent des surfaces traitées en aplat, parfois suffisamment diluées pour apparaître en transparence.
Matières sédimentées
Les images imprimées jouent quant à elles leur partition sur les effets de matière. Si par définition, l’image arrête le mouvement du temps pour n’en retenir et pour ainsi dire sédimenter qu’un seul instant, l’artiste vient ici fixer sur le papier la représentation d’un état de la matière. Ces épreuves monochromes puisent leur souffle dans les réalités de la nature insulaire, particulièrement de sa fragilité.
Grande voyageuse adepte des vols de jour, Jirina Nebesarova a l’habitude d’observer et photographier les paysages à travers le hublot, quand l’avion quitte les sphères nuageuses. Aussi se déclare-t-elle fascinée par « l’étrange beauté de ce que produisent les humains par les activités de l’exploitation de la terre, les immenses agglomérations urbaines, industrielles, de même que les changements climatiques — l’érosion, la désertification ».
Ses travaux passés, qu’ils soient réalisés à l’huile, à l’aquarelle ou au pastel, témoignent des scènes marquantes qui lui restent de ses séjours en Tunisie ou en Islande, au Tchad ou au Portugal. De Madagascar, elle a retenu le patchwork multicolore et vallonné des rizières et champs cultivés des hauts plateaux. De Maurice, elle s’amuse des jeux de lumière dans les eaux bleues, vertes et turquoises du lagon.
Mono-ou bichromie oblige, cette exposition de gravures restitue dans le ton sobre de l’encre imprimée différents états de matière que lui suggère concrètement ou métaphoriquement la dissolution des rivages dans l’océan sous l’agression humaine et météorologique. Ces empreintes colorées prennent l’allure du papier froissé, d’un réseau d’artères et veinules en bataille dans un muscle improbable, ou encore d’évanescentes traces végétales ou minérales colorées, superposées les unes aux autres…
Il peut s’agir aussi parfois des formes insaisissables, en perpétuel mouvement, tracées par les rayons du soleil dans l’eau calme du lagon. Une série proposée dans différentes encres figure des cannes fossilisées, tandis que d’autres, inspirées par l’île Pico de l’archipel des Açores, se penchent sur les traces fibreuses que laissent troncs et racines ensevelis…