Après Sensored en 2010, Ennri Kums revient chez Imaaya, sur une thématique contrastée opposant Eros et Thanatos. Inutile d’aller chercher ici une déclinaison visuelle de la théorie freudienne des pulsions de vie et de mort, ou des pulsions sexuelles. L’artiste réserve à la psychanalyse un oeil distant. « Je ne suis pas un intellectuel et je marche plutôt à l’intuition, même si je demeure un fan du philosophe Michel Onfray, dont je dévore en ce moment le dernier livre Cosmos. J’aurais tendance à dire que la pensée bloque, et, quand je peins, je laisse les formes me guider à l’instinct ». Environ 45 pièces — claires d’un côté, sombres de l’autre — à découvrir du 17 au 31 juillet dans le nouvel espace d’Imaaya à Phoenix.
Les figures de la série Eros semblent plus légères et aériennes que celles présentées en 2010, qui relèvent pourtant de la thématique habituelle de l’artiste développant une imagerie colorée et humoristique autour de la sexualité, le plus souvent entre partenaires masculins. On retrouve les mêmes références occidentales, ou celles de la statuaire africaine dans quelques cas, mais l’impression de légèreté est créée ici par l’abandon de contours qui silhouettaient inévitablement ses personnages jusqu’alors. Le peintre les fait apparaître en masquant partiellement de blanc la mosaïque des couleurs pures qui a été posée au préalable, créant des espèces de costume d’arlequin aux très larges taches colorées. L’absence de contour laisse aussi une plus grande part au hasard, avec des formes moins maîtrisées et conventionnelles, affichant une certaine liberté formelle.
En même temps, cette exposition semble aller dans le sens de l’épure en se concentrant sur une palette de thèmes moins variée que Sensored, et en proposant des compositions simples et bâties sur les mêmes lignes de force. Il semblerait que l’artiste passe ici de la déclinaison fantaisiste des métaphores du bonheur sexuel à un resserrement sur l’essentiel : la mort et l’acte sexuel à travers le coït, tout cela sur des supports également moins variés… Mis à part une sculpture, Eros/Thanatos propose des oeuvres sur papier, déclinées sur deux types de formats. Le titre ici est à prendre uniquement pour son sens, et nous ne verrons aucune allusion à la psychanalyse, aucune représentation d’Eros sortant de l’oeuf cosmique ou évoluant aux côtés d’Aphrodite, pas plus que du sombre Thanatos au coeur de fer, aux entrailles d’airain et à l’âme de bronze…
Ici, la vie sexuelle, représentée par le coït, devient figure centrale et se manifeste sous diverses variantes, selon le nombre de personnages impliqués et les positions imaginées. Les couleurs sont rehaussées par la présence du masque blanc, qu’en d’autres occasions l’artiste nous présentait comme le symbole du foutre. Avec L’Égyptien à la banane, on retrouve la position du personnage de l’art antique avec les bras soulevés à l’équerre. Le Family Tree fait aussi partie de ces références au continent, particulièrement aux sculptures tanzaniennes, mais nous irons sinon plus directement vers des figurations de diverses formes d’actes sexuels : trio, enfilade, extase, partouze, etc. Parfois la symbiose est totale, deux corps devenant un seul surmonté de deux têtes…
Désintégration de la matière
Dans la série Thanatos, la mort est symbolisée par une porte souvent réalisée d’un simple trait coloré, qui s’ouvre sur le néant absolu, sachant que l’artiste athée ne croit pas à une vie après la mort. Ici le fond de couleurs est couvert de peinture ou d’encre noire, qui est ensuite grattée, frottée ou essuyée pour esquisser des silhouettes humaines plus ou moins évanescentes, toujours fantomatiques. Ces dernières font un dernier au revoir avant la désintégration totale. La porte est surmontée d’un titre qui qualifie cette fin si méconnue de ces mortels que sont les vivants, sur un mode souvent humoristique (“free access”, pas de billet retour, etc.), ou en dispensant aussi quelques conseils de base tels que : “don’t look back”, “don’t shed a tear,” etc.
La série sur petits formats est plus colorée que les grands, qui cultivent quant à eux une atmosphère nocturne où seuls quelques filets de lumières esquissent des formes. La spirale revient à plusieurs reprises placée au niveau du plexus solaire, dont l’énergie s’éteint subitement. Parfois, le coeur et le sexe sont rayés d’une croix. Get on board montre une silhouette qui fait penser à un astronaute, tandis qu’ailleurs le personnage prend la forme d’une sirène, ou d’une fleur, d’un oiseau ou d’une poupée de paille.
L’attachement à ce thème est qu’avant même d’en parler, Ennri Kums s’est pour l’essentiel de sa carrière attelé à développer un langage pictural autour de la sexualité. « À 67 ans, je pense évidemment de plus en plus souvent à ma propre mort et la série Thanatos est pour moi une manière de dire que je suis prêt. Mais surtout cette exposition obéit à cette vérité qu’Eros et Thanatos, la vie et la mort, le sexe et la mort, ne peuvent exister l’un sans l’autre, sont l’essence de tout, et demeurent à jamais inextricablement liés. »