Le peintre et plasticien Krishna Luchoomun a déjà puisé dans ses années passées en Union soviétique, pour l’exposition de 2001 par exemple où il détournait avec humour les icônes traditionnelles. Mais dans « Mes années soviétiques », qu’il présente à l’IFM jusqu’au 21 novembre, il recompose le souvenir de ces années d’apprentissage, où la vie était oppressante, avec ironie. Marquant et occupant tous les espaces possibles, cette exposition raconte un déconditionnement progressif qui passe de l’exercice de la copie des classiques, studieuse et laborieuse, à l’installation la plus sarcastique et désinhibée sur l’ère soviétique. Cette réappropriation du passé inscrit peut-être pour la première fois son travail dans une continuité, y compris certaines expérimentations passées, thématiques et ponctuelles.
Avec « Mes années soviétiques », Krishna Luchoomun s’est emparé de tout l’espace disponible tant dans les salons de l’Institut Français de Maurice, que dans la galerie à proprement parler. Des vêtements affichant des sérigraphies composées d’images emblématiques et des signes asymétriques de l’alphabet cyrillique forment un grand panneau mural près du restaurant, ou plus simplement, sont suspendus à un fil à la manière du linge à sécher près de la médiathèque.
Qu’ils soient de l’ouest ou de l’est, ces tissus sont marqués, tamponnés, étiquetés, dans le même esprit que les différents objets que l’artiste a créés ou détournés ici en les inscrivant dans une mise en scène inhabituelle et en les associant à d’autres éléments visuels qui en modifient le sens. En détournant l’iconographie visuelle, l’artiste partage symboliquement sa propre expérience d’une forme de propagande et de manipulation des masses.
Les espaces ouverts du centre culturel sont affublés de quelques pyramides de boîtes de conserve, à travers lesquelles Krishna Luchoomun ravive le souvenir des queues interminables devant des magasins quasiment vides, aux temps de la guerre froide, de la planification et du centralisme bureaucratique. Reprenant sur l’étiquette de ces boîtes peintes aux couleurs criardes, le célèbre baiser d’Erich Honecker, président de la RDA, et de Leonid Brejnev, l’artiste stigmatise les fausses promesses par un objet vulgairement aguichant mais désespérément vide. Il prend le relais ainsi d’une longue liste d’artistes contemporains qui ont utilisé ou cette photographie, ou le symbolisme de la boîte de conserve. Un texte explique que leur contenu particulièrement insipide était peu prisé.
De la copie
Une fois passée la porte d’entrée de la galerie, surmontée d’un collage d’affiches emblématiques de la propagande communiste, on entre véritablement dans le vif du sujet. Dans cet espace revisité, les installations complètent les peintures accrochées aux cimaises tandis que deux petits coins ont été isolés du reste, celui des icônes et celui des travaux anciens qui relèvent justement des années d’apprentissage de la peinture selon les plus strictes règles du réalisme. Après le Collège Royal, où il a été diplômé en 1982, Krishna Luchoomun a obtenu une bourse pour suivre, à Leningrad, l’enseignement de l’académie des Beaux-Arts de Repin (du nom de l’artiste russe Ilya Repin).
Le choc culturel a alors été total pour le jeune homme qui découvrait la ville immense, austère et spacieuse, une atmosphère politique tendue et oppressive, et un climat aux antipodes des températures tropicales. L’école des beaux-arts était celle du réalisme le plus strict dans le respect scrupuleux, long et patient des écoles de la peinture classique. La recherche de la maîtrise technique et le développement du sens de l’observation ne devaient pas laisser une once d’espace à la fantaisie et l’imagination. Dans le coin des copies, présentées sur des cloisons peintes en rouge, les portraits et icônes anciennes jadis reproduites, laissent entendre que notre homme aurait peut-être pu gagner sa vie en tant que faussaire. Dans cet espace baptisé Memory lane, des copies de Rembrandt, Jan Porcelli, Degas ou Frans Hals semblent d’époque, laissant le sentiment dérangeant d’une emprise ou d’une aliénation. Car hors de ce petit coin au fond rouge, tout n’est que réinterprétation.
Le peintre a eu la bonne idée de reprendre les séries de portraits et nus peints ou croqués, pour les morceler tels des éclats de verre brisé et les assembler dans un faux vitrail aux jointures rouges. Qu’ils se composent des dessins au trait plein d’assurance ou des peintures à la patine douce et fine, ces ensembles déstructurés où s’entrecroisent en toutes directions les morceaux arbitrairement découpés de travaux très appliqués, soulignent le non-sens de ces travaux remis sur l’établi à l’infini, malgré la virtuosité qui semble n’avoir d’autre fin que répéter ce que l’on voit.
À l’expression
Ailleurs, à côté de quatre icônes revisitées dans l’esprit de l’exposition de 2001, où hindouisme et chrétienté se métissaient, où aussi la vie profane venait ébouriffer l’art sacré, l’artiste se met lui-même en scène en tant que père à l’enfant dans un ensemble au décorum simplifié, surplombé d’affiches de propagande. Les volets en bois présentés sous le titre My diary associent l’idée de la fermeture à celle de l’identité avec d’innombrables signes ou papiers d’identification, incrustés sous une pellicule de résine. L’ennui y est aussi évoqué dans ces photos puisées dans la presse occidentale, des interminables files d’attente.
Et quand il quitte l’activité picturale, Krishna Luchoomun semble se délester encore d’une contrainte, basculant dans la critique la plus frontale qui soit. Les quatre cocottes-minute ou tempos peintes en rouge ont explosé, leur couvercle s’éclatant béant de lambeaux métalliques, évoquant l’implosion de cet univers fermé qu’était l’URSS. À deux pas, outre l’alignement tout militaire des faucilles et marteaux, l’installation Tchernobyl-K retient vivement l’attention. Sur un fond d’affiches à l’effigie de Lénine, Marx et de l’ouvrier modèle, quatre corps humains à l’apparence sale et grisâtre du fait des papiers journaux qui les constituent, sont allongés et placés sous perfusion pour recevoir leur dose de vodka. Ce médicament éthylique est censé les protéger des irradiations de Tchernobyl, d’où le titre. L’ironie est à son comble, évacuant dans un grand sarcasme, une affreuse et meurtrière farce de l’histoire.