Notre invité de ce dimanche est Arvin Boolell, élu travailliste et leader de l’opposition parlementaire. Un leader de l’opposition qui semble faire plus l’unanimité du côté du gouvernement que du côté des oppositions. Dans l’interview qu’il nous a accordée vendredi soir, il justifie le boycott par l’opposition du discours-programme, ce qui ne l’empêche pas de le commenter. Il explique sa manière de mener l’opposition parlementaire et répond à nos questions sur l’état du PTr après deux défaites électorales conséquentes. Il est a souligner que, tout en gardant son ton mesuré, Arvin Boolllell répond aux critiques et attaques quand il le faut, comme s’il avait mangé du lion.

l Quelles sont vos premières impressions sur le discours-programme du gouvernement, que vous avez suivi à la télévision ?

– Ce n’est même pas un plat réchauffé. Ce n’est certainement pas un programme avant-gardiste. Pour faire de Maurice un pays à haut revenu, le premier objectif aurait dû concerner l’environnement. Le discours en a parlé, en passant. Plus fondamental, il n’y aucune mention de la croissance qui est le moteur du développement et qui passe par la création d’emplois pour les jeunes. Il y a de l’emphase sur la facilitation des conditions pour faire du business, mais dans le concret, l’investissement est en train de baisser pour des raisons évidentes. Maurice n’attire plus les investisseurs par sa réussite, la remise en ordre de ses finances publiques et des institutions chargées de le faire et une croissance soutenue. Avec les promesses électorales et les off budget expenditures, le déficit budgétaire a augmenté. Pour la première fois depuis l’indépendance, on a assisté à une mainmise des réserves spéciales de la Banque de Maurice par le gouvernement par le truchement de son ministre des Finances.

l Vous parlez évidemment du transfert des Rs 18 milliards des special reserves de la Banque de Maurice pour le repaiement de la dette nationale…

– Tout à fait. C’est un transfert qui va à l’encontre même des amendements la section 47 de la Bank of Mauritius Act, qui stipule que ce fonds ne peut être utilisé que de manière exceptionnelle pour atténuer la dette extérieure. Or, si cela a avait été fait, la dette extérieure aurait accusé une baisse dans la balance, ce qui n’est pas le cas. Ce qui amène à se demander ce qu’on a fait de cette somme transférée en catimini, puisqu’il n’a pas été annoncé par un communiqué officiel. Qui sont ceux qui ont donné les instructions pour ce transfert en catimini ? Est-ce que le conseil d’administration de la Banque de Maurice est indépendante et est-ce qu’on peut dire que cette institution a une politique fiscale indépendante, comme c’est le cas en Inde, par exemple ?

l Est-ce que dans le passé les précédents ministres des Finances n’ont pas procédé à des transferts de fonds similaires ?

– La réponse est non. Je ne connais aucun ministre des Finances qui ait eu une telle mainmise sur la Banque de Maurice. Je vous rappelle que quand cette possibilité de transfert avait été évoquée après le Finance Bill et avait provoqué un tollé, la Banque de Maurice avait recherché un avis légal qui avait été négatif. Malgré la loi, malgré l’avis négatif, le transfert a été fait à partir d’un simple trait de plume ministériel. Qu’est-ce qu’on a fait de ces Rs 18 milliards ?

l On dirait que vous avez déjà le sujet de votre première PNQ. Mais revenons au discours-programme: n’est-il pas qu’un catalogue de promesses — souvent dans la lignée des promesses électorales — dont plus la plupart ne sont pas réalisées ?

– C’est malheureusement la tendance sous les gouvernements MSM. Souvenez-vous du fameux plan 2030 d’Anerood Jugnauth qui annonçait la création de 20, 000 nouveaux emplois par an ; que le secteur manufacturier allait produire 25 % de notre économie ; que le secteur des services et celui du tourisme allaient faire des bonds en avant. Que s’est-il passé depuis : zéro plombage ! La promesse de création d’emploi n’a pas été réalisée, le secteur manufacturier a chuté, le tourisme a baissé de presque 4 % et qu’entend-on dans le discours-programme pour faire face à la situation ? Un rebranding. Combien ça va nous coûter ?

l Je peux vous donner une estimation. Si mes souvenirs sont exacts, le rebranding a coûté Rs 30 millions au pays quand Xavier-Luc Duval était ministre du Tourisme, il y a quelques années !

– Moi, ce qui m’intéresse c’est de savoir à quoi va servir un rebranding ? Passons à autre chose : il y a dans le discours-programme l’annonce que Maurice va devenir un centre international du dialogue politique, alors que nous n’avons pas pu utiliser à bon escient le Mauritius International Arbitration Centre ! Allons-nous faire venir Donald Trump et Kim Jong-un ou Benjamin Netanyahu et Mahmoud Abbas pour dialoguer et signer des accords de paix à l’ombre de nos cocotiers. Ceux qui disent que le ridicule ne tue pas ont raison ! Maurice va devenir un centre de dialogue, mais il n’y a pas de dialogue entre le gouvernement et l’opposition et, dans le discours-programme, aucune mention d’une loi sur liberté de l’information. Il y a quelques mesures annoncées sur l’environnement, mais pas un mot sur l’économie bleue. On annonce aussi la création d’un Economic Research Bureau, en ayant, semble-t-il, oublié l’existence de l’Economic Development Bureau. Est-ce qu’on crée une nouvelle institution juste pour pouvoir nommer des copains et des copines ?

l Je suppose que tous ces sujets et d’autres encore contenus dans le discours-programme seront décortiqués par les députés de l’opposition pendant les débats parlementaires. Un discours qui a été boycotté par l’opposition. Pour quelle raison précise ?

– Qu’avons-nous vu au cours de la dernière campagne électorale : money politics, fake news et, de l’avis même du commissaire électoral, beaucoup de manquements. Le porte-parole du syndicat du service civil a, pour sa part, déclaré qu’il y a eu de multiples erreurs dans chaque centre de vote.

l L’opposition parlementaire a-t-elle boycotté le discours-programme à cause de ce qui se serait passé pendant les élections ? !

– Ce qui s’est passé pendant les élections a entravé la bonne marche de la démocratie parlementaire. Sans compter le fait que les noms de centaines de Mauriciens ont été enlevés du registre électoral.

l L’opposition a entré plusieurs procès en cour pour contester cela

– Cela fait aussi partie de notre démarche. En boycottant le discours-programme nous avons voulu envoyer un signal symbolique fort au gouvernement.

l Le boycott est peut-être symbolique, mais il est surtout paradoxal : l’opposition boycotte le discours-programme, mais il va débattre de son contenu !

– Je n’y vois aucun paradoxe. Nous avons envoyé un signal symbolique fort au gouvernement pour qu’il respecte les institutions, dont fait partie l’opposition. Ce qui n’est pas le cas, et je vous en donne un exemple. Savez-vous que pour certaines nominations la Constitution exige que le Premier ministre consulte le leader de l’opposition. Savez-vous comment le Premier ministre — et même le président de la République — consulte le leader de l’opposition : en lui envoyant un courriel ! Le respect doit se faire dans la réciprocité. Je pensais que le gouvernement allait pratiquer une autre politique que celle marquée par la nomination des copains et copines, de 2015 à 2019. J’ajoute que le gouvernement nomme ou va nommer à des postes de responsabilité des personnes rejetées par l’électorat. Et ce gouvernement a le toupet de parler dans le discours-programme de méritocratie, de transparence et de bonne gouvernance !

l Vous regrettez de ne pas être suffisamment consulté par le Premier ministre ?

– Je regrette que sur certains sujets l’opposition ne soit pas consultées par le gouvernement, comme cela se faisait dans le passé. Exemple : Paul Bérenger a une culture de dialogue et alors qu’il était Premier ministre a consulté l’opposition sur des sujets d’importance nationale, comme le problème de la drogue, le rechauffement climatique, le dossier des Chagos. Il a demandé à l’opposition ses vues sur ce sujet. Ce n’est pas la pratique actuelle.

l Revenons au boycott. Assister et participer aux séances du Parlement font partie des attributions des députés. Ne serait-il pas normal de déduire de leur salaire les jours où ils ne vont pas au travail, comme c’est le cas pour le commun des travailleurs ?

– Je vous le répète : notre boycott était un message symbolique fort envoyé au gouvernement dans le cadre de notre action parlementaire. Dans le discours-programme, on a mentionné un code de conduite pour les parlementaires, peut-être ce que vous suggérez en fait partie pour essayer de casser l’unité de l’opposition parlementaire !

l Cette unité de l’opposition parlementaire existe-t-elle réellement ou elle n’est qu’une unité de façade conjoncturelle ?

– Non. C’est une union qui s’est concrétisée par la force des circonstances et se consolide davantage au fil des jours. Je ne dis pas qu’il n’y aura pas de divergences  sur certains sujets, mais à travers les divergences il y a une lumière qui jaillit. Nous faisons cause commune sur tous les sujets d’intérêt national.

l Vous me parliez de l’unité de l’opposition, mais déjà en son sein s’élèvent des voix qui trouvent que vous êtes trop protocolaire, que vous manquez de punch et que vous êtes, en un mot, un peu mou pour la fonction de leader de l’opposition.

– C’est vrai que j’ai une tendance à atténuer les choses.

l Justement, on vous reproche de trop atténuer les choses… 

– Mais je ne vais pas faire preuve d’une agressivité qui ne reflète pas mon caractère. Je ne vais pas hurler ou taper sur la table à tout bout de champ. Je ne vais pas faire des attaques gratuites ou personnelles juste pour faire du show. Quand il faudra hausser le ton, ce sera fait. Je crois dans la responsabilité collective, dans le dialogue et le partage entre partenaires. Ce sera fait concernant les questions parlementaires qui, selon les circonstances, ne seront pas une chasse gardée. Chacun a son style propre à lui et il n’y a pas de modèle unique pour faire le travail de l’opposition.

l On vous a notamment reproché de ne pas avoir utilisé le dossier contre le nouveau Speaker, alors qu’il était ambassadeur en Egypte.

– Je ne vais pas dire qui était le Premier ministre à l’époque et les pourparlers qui ont eu lieu au sommet de l’Etat pour que quelqu’un soit rappelé de l’étranger pour faute. Je rappelle que j’étais dans l’opposition à l’époque et que j’avais posé une question à ce sujet au ministre des Affaires étrangères, le regretté Jayen Cutaree, qui avait déclaré qu’il n’y avait pas de problème. On m’a dit que le Speaker avait eu des manquements non seulement au Caire, mais aussi à Washington, mais sans me donner des évidences solides. Mais le fait que je n’ai pas abordé ce sujet ne veut pas dire que l’affaire estt classée et que nous n’allons pas revenir là-dessus. Surtout, si le nouveau Speaker ne respecte pas sa promesse d’être « fair » dans la conduite des travaux parlementaires.

l Une question d’actualité internationale pour continuer. Vous avez été ministre des Affaires étrangères et j’aimerais connaître votre sentiment sur la New Citizens Act que M. Modi, « notre grand frère », a fait voter et appliquer en Inde en déclenchant des troubles.

– Comme le dit si bien Shashi Tharoor, ancien ministre des affaires étrangères indien, écrivain de renommée internationale: qu’est-ce qui fait la grandeur et la valeur démocratique de l’Inde ? Le fait d’être, et c’est inscrit dans sa Constitution, un Etat séculier qui respecte de manière égale toutes les religions pratiquées par ses habitants. La culture indienne millénaire repose sur le respect des autres, et sur sa grande tolérance. Cette loi et d’autres, promulguées ces temps derniers, peuvent conduire à une situation où des personnes nées et élevées en Inde se retrouvent apatrides du jour au lendemain, à cause des mesures prises contre elles. Des mesures liées au fait qu’elles font partie d’une minorité. Un sentiment de nationalisme aigu, doté d’une crise d’identité est en train de monter à travers le monde. J’espère que l’Inde saura l’éviter, tout comme Maurice, en dépit de ceux qui parlent du syndrome de la majorité contre les minorités. Si nous prêtons l’oreille à ces thèses, cela affectera le mauricianisme en construction et l’avancement et le progrès du pays.

l Quelles sont les priorités de l’opposition parlementaire ?

– Non seulement répondre aux attentes des 64 % de l’électorat qui n’ont pas voté pour le gouvernement en place, mais de la République dans son ensemble. Il y a beaucoup de problèmes, dont l’augmentation des crimes, des vols à la tire et la drogue et son influence sur la communauté. Nous poserons toutes les questions qui interpellent et inquiètent les Mauriciens, et pas seulement ceux qui ont voté pour nous, comme c’est la tendance au gouvernement.

l Arrivons-en maintenant au plat de résistance de cette interview : l’état du Parti travailliste. Comment se porte-t-il après les défaites cinglantes subies aux deux dernières élections générales ?

– Il reste une déception parce que nous nous attendions à remporter les dernières élections. Mais il y a dans toute détresse et dans toute déception un espoir qui permet de faire une introspection pour préparer l’avenir. A travers son leader, Navin Ramgoolam, le PTr a déjà dit qu’il lui faut maintenant une période de transition et un renouvellement pour correspondre aux demandes et aux réalités d’aujourd’hui.

l C’est un discours qu’il me semble avoir déjà entendu depuis 2014. Vous-même, après votre victoire à Quatre-Bornes, en 2017, vous aviez dit qu’il fallait tirer les leçons de la défaite, lancer le New Labour, faire plus de place aux jeunes et aux femmes et revoir le fonctionnement du parti de fond en comble. Est-ce que tout cela a été fait avant les élections de l’année dernière ?

– De 2014 à 2019, le PTr et son leader ont subi une politique de vendetta de la part du pouvoir. Navin Ramgoolam a passé le plus clair de son temps en cour et malgré cela, il a gagné tous les cas que le pouvoir avait fait loger contre lui. Donc, cette période a été particulièrement difficile pour le PTr et les circonstances, que vous savez, nous ont contraintes de revoir nos structures, d’apporter les réformes nécessaires. Certains ont déserté le parti et nous ne pouvions mettre à l’écart ceux qui nous ont soutenus dans ces moments difficiles. Nous avons dû faire avec ce que nous avions pour le choix des candidats tout en ouvrant la porte aux jeunes.

l Mais comme d’habitude chez le PTr, c’est à la veille du nomination day que les candidats ont été présentés officiellement. Ce qui leur a laissé, surtout les nouveaux, quelques jours à peine pour se faire connaître dans les circonscriptions qui leur avaient été allouées selon une logique que beaucoup n’ont pas encore comprise !

– Je ne vous contredirai pas et nous avons payé les conséquences de ce que vous venez de décrire. Mais nous avions un programme pour réformer le pays et l’économie, comme nous l’avions déjà fait en temps de crise, dans le passé et à diverses reprises.

l Un programme présenté à la dernière minute comme les candidats ! Mais le fait qu’une majorité de l’électorat a choisi de ne pas voter pour le PTr et son leader comme PM, deux fois de suite, veut tout de même dire quelque chose, non ? Est-ce que cela a été pris en ligne de compte pour « renouveler le parti » ?

– Il ne faut oublier que les dernières élections ont été marquées par une intense campagne de fake news et d’attaques personnelles véhiculées par des journaux et des radios nées comme des champignons après la pluie. Ils ont été, en plus, soutenus par la MBC qui a été qualifiée par les représentants de la SADC « d’outil de propagande », en particulier sur l’épisode du « catori ». Le PTr a subi les conséquences de ces fake news.

l Une fois de plus, le PTr a été victime du gouvernement et de ses agents et c’est ce qui lui a fait perdre ses élections ! Est-ce que dans n’importe quel parti démocratique après deux défaites cuisantes et cinglantes le leader et les dirigeants ne soumettent pas leur démission pour changer de fonctionnement et de stratégie ?

– Il faut tout de même reconnaître que le leader a, au moins, pris l’engagement de procéder à une transition. Si la période de transition demandée n’est pas utilisée pour réformer le parti et ses structures, le PTr va finir par disparaître.

l En 2017, juste après votre victoire électorale à Quatre-Bornes, je vous ai pratiquement forcé à dire que vous étiez candidat au poste de leader du PTr. Est-ce que vous êtes toujours candidat à ce poste, occupé depuis des années par Navin Ramgoolam ?

– Si le collège électoral, qui organisera cette élection, est respectueux des valeurs travaillistes, je serai candidat au poste de leader. Et je suis sûr qu’il y aura, au sein du parti, d’autres candidats. J’ai eu l’occasion de le dire à Navin Ramgoolam : lui, moi et beaucoup de ceux qui occupent des postes de responsabilités au PTr ne sommes plus de première jeunesse. Combien de temps encore avons-nous devant nous en termes d’endurance physique et  morale ? Combien de temps pourrons-nous encore tenir ? Personne n’est éternel et nul n’est indispensable. Nous n’avons pas le choix, il faut préparer la relève maintenant, et pas après-demain, si nous voulons que le PTr puisse se renouveler et occuper la place qu’il mérite sur l’échiquier politique.

l Si je vous ai bien compris, 2020 sera marquée par une opposition unie qui fera son travail dans les règles et dans la forme et par un PTr qui se sera remis en question à tous les niveaux pour se renouveler et se moderniser ?

– Pour la première question, attendez la rentrée parlementaire et vous verrez le travail que fera l’opposition parlementaire unifiée. En ce qui concerne le PTr, nous ne pouvons pas faire autrement si nous voulons survivre. Nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons pas revenir en arrière et si nous ne faisons pas ce qu’il faut, nous en subirons, nous-mêmes, les conséquences et le parti sera condamné à disparaître.