Notre invité de ce dimanche est le Dr Arvind Boolell, le porte-parole temporaire du Parti travailliste. Dans cette interview réalisée vendredi apres-midi, il s’exprime sur la cuisante défaite électorale du PTr et le travail à faire pour remonter la pente. Arvind Boolell passe également en revue l’actualité politique avant d’annoncer sa candidature au poste de leader du PTr au prochain congrès du parti.
Vous venez d’animer ce vendredi matin une conférence de presse au cours de laquelle vous avez souligné que c’est le gouvernement précédent qui avait  remporté la victoire dans le cas des Chagos devant le tribunal d’arbitrage international. Est-ce que la victoire qui vient d’être obtenue n’est pas celle de l’État et du pays tout entier plus que celle du précédent gouvernement?
— C’est une victoire du peuple mauricien, certes. Je me suis contenté de faire ressortir que c’est l’ancien gouvernement qui avait osé entrer une plainte devant la Cour permanente d’arbitrage pour remettre en cause une action malveillante du gouvernement britannique. Cette action avait été entreprise après mûre réflexion par la Premier ministre d’alors, après que nous nous soyons aperçus que la voie politique et la voie diplomatique n’aboutissaient pas. Ce n’est pas, comme vous semblez le dire, une récupération mais une précision importante.
Restons dans l’international. Vous avez déclaré, dimanche dernier, que l’Inde est en train d’aider Maurice en investissant à Agaléga. Pourquoi est-ce que, pendant dix ans, le gouvernement précédent a démenti qu’il y avait des discussions sur Agaléga avec l’Inde? Pourquoi est-ce sur ce genre de question qui concerne la souverainté de Maurice et donc tous les Mauriciens, on ne fait pas circuler l’information?
— Je suis d’accord que l’accès à l’information n’est pas un privilège du citoyen mais un de ses droits. La raison pour laquelle ce dossier a été tenu secret réside dans le fait qu’il est compliqué. À un certain moment, les demandes de l’Inde étaient excessives en ce qui concerne le secteur des communications  et nous les avons rejetées. Mais au fil des mois et des discussions, nous avons dit que nous étions prêts à accepter les demandes à certaines conditions mais sans que l’intégrité territoriale du pays soit remise en question de quelque manière que ce soit et par quel pays que ce soit. Il n’a jamais été question, comme certains ont pu le dire, que Maurice cède Agaléga à l’Inde en échange du maintien du traité de double imposition entre nos deux pays.
Abordons le long chapitre politique de cette interview. Est-ce que vous qui êtes élu à chaque élection au No. 11 avez senti que l’alliance PTr/MMM allait perdre en décembre dernier?
— J’ai senti que la situation était difficile quand nous avons tenu notre premier meeting en octobre. Le problème n’était pas l’alliance mais la question de deuxième République, le fait que nous n’avons pas su écouter l’électorat pour nous jeter tête baissée dans le syndrone des statistiques. Nous avons appris, à nos dépens, qu’en politique 2 et 2 ne font pas 4 et que l’alliance de deux grands partis n’aboutit pas automatiquement à un 60/0.
Vous avez dit que pour remonter, le PTr devait retourner à ses sources et à ses valeurs du début. De quoi parlez-vous ?
— Du fait que les membres du PTr doivent connaître l’histoire de leur parti, comment, pourquoi et dans quelles circonstances il a été créé, les noms et les actions de ceux qui l’ont fondé, comme Guy Rozemont.
Il faut qu’ils sachent que le PTr a existé bien avant le retour à Maurice du Dr Seewoosagur Ramgoolam?
— Il ne faut pas s’arrêter à un seul nom. Il faut lire l’histoire du parti pour comprendre sa création et les noms de ceux qui ont été ses fondateurs et leurs objectifs et leurs valeurs.
Est-ce que le PTr d’aujourd’hui respecte et pratique ces valeurs?
— Je suis obligé de vous répondre non. Il existe un sentiment que le PTr est devenu, pour certains, un parti de passage vers le pouvoir. Les valeurs travaillistes, ce sont la proximité avec le peuple, l’humilité, l’honnêteté et l’intégrité. Nous ne disons pas qu’il ne faut pas devenir riche, ne pas avoir une meilleure qualité de vie mais il faut nous rappeler ce que Curé disait: “Oui à la lutte, non à la fortune.”
Quand le fortuné que vous êtes cite cette phrase de Curé aux autres fortunés du PTr d’aujourd’hui, quelle est leur réaction?
— Je vous le répète: nous n’avons aucun problème avec la fortune, avec le fait de s’enrichir si cela est le résultat de moyens propres et légitimes. Il faut aussi trouver une solution au financement des partis politiques, système qui, tel qu’il existe actuellement, fausse le jeu démocratique.
Permettez-moi de vous dire que vous êtes un hypocrite sur cette question, comme tous les hommes politiques mauriciens. À chaque fois qu’ils sont dans l’opposition, ils disent qu’il faut changer le système et à chaque fois qu’ils sont au pouvoir, ils se prononcent pour son statu quo !
— Vous avez raison: cette question est entourée d’une grosse dose d’hypocrisie. Mais il n’y a pas que les partis politiques qui sont concernés mais l’ensemble de la communauté mauricienne et il faut qu’elle fasse savoir qu’elle veut d’un système transparent. Aujourd’hui, pour avoir un ticket, il faut avoir ses lobbies et être dans les bons papiers du leader. Nous ne sommes plus aux temps de grands idéaux, des grands objectifs sociaux d’émancipation, d’éducation, des droits de vote et ceux de la femme.
L’objectif politique aujourd’hui semble se résumer à comment devenir riche rapidement …
— C’est pour cette raison qu’il faut revenir aux valeurs, aux fondamentaux. Celle de la méritocratie, en particulier. Mais il faut que la communauté exige de ses hommes politiques, de quelque parti qu’ils soient, ce retour aux vraies valeurs.
Vous êtes le porte-parole du PTr, poste qui n’existe pas au sein de votre parti. De qui portez-vous la parole: celle du leader en congé ou du comité de direction?
— Je suis là où je suis parce qu’il n’existe pas dans la constitution du PTr un poste de leader par intérim. Pour ce faire, il faut convoquer le congrès du parti, mais puisque nous sommes dans une période de transition, dans un moment très difficile, j’ai accepté d’être porte-parole à condition que j’ai le dernier mot en cas de conflit et cela a été accepté à l’unanimité.
En d’autres termes, vous êtes un leader du PTr déguisé!
— Non, je ne suis pas déguisé et je ne joue aucun rôle. J’ai accepté d’assumer cette responsabilité uniquement parce que le parti traverse une période de transition. Nous avons décidé de convoquer un congrès pour le mois de mai et à ce moment- là, je serai candidat au poste de leader du PTr. Nous sommes en train de faire revoir certaines clauses de la constitution du parti – qui a été longtemps gardée secrète – par une équipe. Très bientôt, la constitution du PTr sera publiée sur le web site du parti ainsi que les amendements que nous proposons.
Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple et plus normal que le leader du PTr démissionne, au lieu de prendre congé le temps que durent ses affaires judiciaires, comme dans n’importe quelle entreprise?
— Le leader a pris un recul, a remis les rênes à une direction collégiale. Un parti politique n’est pas une entreprise qui donne des IRS ou des VRS à ses membres. C’est moi qui ai demandé que le PTr prenne du temps avant d’organiser le congrès, pour nous permettre de faire un état des lieux, communiquer avec nos membres et nos activistes, leur redonner confiance dans le parti, le tout dans la plus grande transparence. Pour faire les changements proposés, pour faire remonter le parti, il faut passer par le congrès et nous allons le faire pour reinventer et rebrand le PTr.
Est-ce que, s’il le souhaite, Navin Ramgoolam pourrait être candidat au poste de leader à ce fameux congrès?
— Tous ceux qui pensent qu’ils sont éligibles pourront présenter leur candidature. Ceci étant, il faut tenir compte des réalités. Je ne crois pas que Navin Ramgoolam pourra être candidat au poste de leader en raison de l’enquête qui est menée contre lui. Je crois que dans les mois qui viennent, Navin Ramgoolam devra consacrer plus de temps à ses avocats qu’au PTr.
C’est une situation embarrassante, pour dire le moins, pour le PTr.
— Nous passons par un moment pénible, difficile. Mais ce n’est pas parce qu’une personne est dans une situation difficile qu’il faut, comme certains, faire de l’over kill. Je pense à ce conseiller de l’ex-PM qui a donné une interview à une radio pour le dénoncer. Il a oublié qu’il a bien profité de son poste et de son statut. Je trouve ce comportement dégueulasse. Ceci étant, le parti est suprême et il dépasse l’individu, et la décision de notre électorat en décembre dernier était que le PTr aille de l’avant sans Navin Ramgoolam. C’est une réalité.
Vous avez déclaré que le PTr n’avait pas beaucoup de moyens financiers pour les prochaines municipales. Mais le PTr a les Rs 220 millions découverts chez Navin Ramgoolam. C’est ce qu’il a déclaré, en tout cas.
— Je ne suis pas mandaté pour faire une déclaration sur ce sujet. Il y a une enquête policière en cours et je n’ai pas le droit de faire des commentaires.
Si l’on se fie à la déclaration de Navin Ramgoolam, le PTr dispose de Rs 220 M. C’est plus que suffisant pour financer une campagne électorale municipale!
— Je viens de vous dire qu’il y a une implication légale dans cette question. Je répète aussi que je suis pour la participation du PTr aux municipales, malgré nos moyens limités et avec notre enthousiasme.
Avec ou sans alliance politique?
— Personne ne parle d’alliance politique pour le moment. Mais si demain le MMM ou un autre parti d’opposition propose un arrangement pour les municipales, la question sera discutée dans les instances appropriées du PTr et une décision prise.
Deux jours après la proclamation des résultats des élections, Paul Bérenger a déclaré que Navin Ramgoolam et le PTr étaient responsables de la défaite. Aujourd’hui, il se retrouve dans une situation politique compliquée avec des constestations et les démissions de quatre de ses députés. Est-ce que le PTr permettra à Bérenger de continuer à occuper le poste de leader de l’opposition au Parlement?
— Pour le moment, personne ne remet en cause l’occupation du poste de leader de l’opposition par Paul Bérenger. Cela me fait penser que Nando Bodha était en Inde quand il a appris qu’il avait perdu le poste de leader de l’opposition au profit de Bérenger, grâce à un changement de majorité au sein de l’opposition. Bodha s’était plaint de la manière brutale dont la chose avait été faite. Il a appris ce jour-là que l’élégance ne fait pas forcément partie des bonnes manières politiques. Si demain  la question se pose, le PTr en discutera, mais il est évident que le poste doit revenir au parti qui a la majorité au sein de l’opposition parlementaire.
Si le Leader to be du PTr que vous êtes devait donner un coup de main à Bérenger pour qu’il reste le leader de l’opposition, vous le feriez?
— La question sera discutée si jamais elle se pose. La priorité du PTr est de se réinventer, de se réorganiser pour remonter la pente, redevenir le grand parti qu’il était à l’origine. Je pense que l’électorat mauricien suit notre évolution et apprécie notre détermination à nous reconstruire en retrouvant nos valeurs premières.
L’électorat mauricien est volatile et préfère soutenir les vainqueurs plutôt que de rester avec les vaincus. Est-ce que les électorats du PTr et du MMM n’ont pas, depuis les élections, rejoint les partis qui composent aujourd’hui le gouvernement?
— Sans parler de carapates qui changent de chiens, il faut dire qu’il existe un pourcentage, une frange de l’électorat qui est pouvoiriste. Il existe aussi une autre frange de l’électorat qui a peur du pouvoir, surtout avec les dérives et le non respect des institutions par le gouvernement. Cet électorat a peur des représailles.
Permettez-moi de vous rappeler que c’était aussi le cas sous le précédent gouvernement.
— Il y a un fond de vérité dans ce que vous dites, mais les Mauriciens ont plus peur aujourd’hui. Le grand public commence à réaliser qu’en voulant sanctionner l’ancien gouvernement, il a donné trop de pouvoir aux actuels locataires de l’Hôtel du gouvernement. Il est temps, à quelques années du cinquantenaire de  l’Indépendance, de revoir notre système politique et électoral.
Avec une deuxième République?
— Oui,  avec une vraie proposition réfléchie, pas celle qui a été rejetée par l’électorat. Pas cette proposition mal taillée juste pour convenir à deux personnes. Ce n’était pas une bonne idée.
Je ne vous ai pas entendu dire ça à l’époque!
— Oui, j’ai cru à cette proposition à l’époque et je l’ai défendue. Mais quand on lit avec attention les termes de l’accord, on ne peut pas ne pas se rendre compte qu’il allait être une source de conflits.
Une délégation du PTr a été rencontrer le PM indien Modi pour lui dire qu’il y avait “une vendetta politique à Maurice.” Le fait que le gouvernement a fait ouvrir une enquête sur Mme Soornack est considéré comme une vendetta par le PTr?
— Nous n’avons pas parlé de Mme Soornack avec le PM indien! Nous sommes allés dire à M. Modi qu’il y a eu récemment des cas qui font craindre pour le respect de la démocratie à Maurice. Le terme “vendetta politique” n’aurait pas dû être utilisé dans les déclarations à la presse mauricienne. J’ai rappelé cela à celui qui l’avait fait: Patrick Assirvaden, qui a présenté ses excuses.
Quel est votre bilan des premiers mois du nouveau gouvernement?
— Juste après les élections, j’ai fait un appel pour une politique de non vengeance et un retour à la sérénité, dans le respect de la loi. Il me semble que je n’ai pas été entendu. Ce qui m’attriste, c’est l’acharnement contre l’ancien régime. S’il y a des preuves contre X, s’il y a une enquête en cours, il n’y a pas de problème. Mais si, de façon délibérée, des informations sont données pour entraver le cours de la justice, c’est inacceptable. On a découvert l’existence de ministres enquêteurs; il y a eu les procédures pour nommer le directeur de l’ICAC; on parle de “pillow talk politics”; on assiste à des arrestations arbitraires; on parle d’emails interceptés aux Mauritius Telecoms, entre autres.
Pour reprendre votre formule de tout à l’heure, ce que vous dites n’est pas faux. Mais je dois vous rappeller qu’au cours des  dix dernières années, tout n’était pas parfait, pas toujours démocratique à Maurice ne serait-ce que l’opération “lev paké allé.”
— Je ne peux pas défendre l’indéfendable. Nous avons fait des bêtises. Après 2010, nous avons eu au gouvernement un sentiment d’omnipuissance, nous avons cru que nous étions là pour l’éternité. Il y a eu des excès de zèle de la part de la police. Mais aujourd’hui quand le PM utilise l’immunité parlementaire pour défendre Pravind Jugnauth, c’est pas possible! Il ne peut pas dire que son fils n’a rien à faire avec l’affaire Medpoint alors que le procès n’est pas terminé! Vous voyez quel signal le PM envoie au judiciaire avec de telles déclarations? Le gouvernement fait trop de politique partisane, ce qui nuit à l’économie. Surtout quand un ministre déclare “we are government and government so décide” pour justifier une nomination scandaleuse.
Cette déclaration a été faite par votre cousin Anil Gayan.
— Le fait qu’il soit mon cousin et ministre ne change pas ce qu’il a dit. La déclaration du ministre Gayan selon laquelle “government so decide” réflète la manière arrogante du gouvernement.
Parlons un peu d’avenir. Est-ce qu’il y en a un pour le PTr? Est-ce qu’il peut remonter la pente?
— Je vous réponds oui et je le dis avec force et humilité. Cela va être un travail colossal, mais il faudra mettre le parti avant l’individu, mettre de côté le culte de la personnalité, faire un retour aux sources, aux vraies valeurs du travaillisme. Nous ne pouvons pas continuer business as usual, nous devons nous réinventer et nous renouveler. Le choix du PTr est aujourd’hui clair: “Live or let die.” Moi, je ne suis pas  un grave digger et je vais tout faire pour donner une nouvelle existence au PTr.
Sur un plan personnel, on dirait que la défaite électorale vous a fait du bien, vous a donné l’occasion d’exister différemment, de vous épanouir.
— J’ai pris une claque sonore de l’électorat. Je ne regrette pas d’avoir été battu aux élections. J’avais besoin de prendre du recul, de me réinventer, de reprendre du tonus, pour pouvoir mieux revenir. Je connais la volonté des travaillistes de remonter la pente, je leur demande de venir avec moi refaire le parti, de revenir aux sources en nous inspirant des nos pères fondateurs.
Le PTr peut-il plus facilement remonter la pente sous votre leadership?
— Je ne vais surtout pas comparer le leadership des uns et celui des autres. L’essentiel c’est qu’ils travaillent pour faire le PTr redevenir ce qu’il a longtemps été: une des grandes forces politiques de ce pays.