En marge des prochaines législatives, Ashok Subron est de nouveau catapulté sous les feux des projecteurs dans le cadre de sa lutte en vue de rendre optionnelle la nécessité de décliner son appartenance ethnique comme candidat. Il s’élève avec force contre le décret présidentiel proclamé à la demande du Premier ministre rendant obligatoire la déclinaison de son appartenance ethnique. Pour lui, cela représente un recul de quinze ans et demeure contraire à l’esprit du mauricianisme qui avait prévalu durant les Jeux des Îles de l’océan Indien et qui était symbolisé par la mascotte Krouink. Ce qui l’amène à dire que « c’est Krouink qu’on assassine et, comble du ridicule, par une mouvance qui se présente comme L’Alliance Morisien ». Ashok Subron souhaite de tout cœur que des dirigeants de Rezistans ek Alternativ puissent siéger au parlement afin de promouvoir les valeurs défendues par sa formation. Nous publions un long extrait de l’interview qu’il nous a accordé.

Ashok Subron, ce n’est pas la première fois que vous êtes partie prenante des élections générales. Quelles sont les particularités du scrutin de cette année ?

Ce sont les élections les plus importantes qu’on ait connues depuis l’indépendance du pays. Elles permettront de jeter les jalons de la République de Maurice qui émergera dans les 50 ans à venir. Nous ne déciderons pas uniquement ce qui se produira pour les prochains cinq ans. La question est de savoir si nous poserons les fondations d’une île Maurice non communale, d’où la pertinence du combat de Rezistans ek Alternativ sur la question de l’élimination de la division communale dans la Constitution du pays et dans le système électoral mauricien. Autres raisons pour lesquelles ces élections sont importantes sont : (1) la crise climatique en prenant en compte le fait que Maurice et les pays de l’océan Indien sont en première ligne en tant que victime; (2) nous sommes parmi les 14 pays les plus vulnérables au monde dans le cadre du changement climatique. L’océan Indien figure parmi les régions qui se réchauffent le plus. Il s’agit aujourd’hui de savoir quel genre de soubassement il nous faudra construire pour atténuer et nous adapter aux changements climatiques et à la crise écologique. De quelles politiques économiques Maurice aura-t-elle besoin ? Durant les cinq dernières années, c’est Rezistans ek Alternativ qui a contribué à poser les fondations de Maurice écologique et d’une île qui intègre le droit de la nature dans la Constitution.

Pour poser les fondations d’une île Maurice non communale, il faut encore franchir la barrière de déclaration de l’appartenance ethnique des candidats aux élections législatives…

Oui. Toutes proportions gardées, nous sommes les dignes successeurs des premiers Mauriciens à avoir aspiré à l’émergence d’un mauricianisme et celle de l’Homo-mauricianus, qui a commencé avec le premier bébé né dans les premiers navires hollandais qui ont accosté Maurice et qui s’est poursuivi à travers ceux qui sont nés durant l’époque de l’esclavage, ceux ayant vu le jour à l’époque de l’engagement. Nous sommes les dignes successeurs de ceux qui ont lutté pour l’unification, l’émancipation et l’avènement de la démocratie, ceux qui sont à l’origine des luttes anticoloniales, sociales et politiques, dont Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Pandit Sahadeo, à partir de 1936. Nous sommes les dignes successeurs des enfants de 1975 et toute une génération marquée par les divisions communales et les bagarres raciales de 1965 et 1968 et toute cette génération. En toute humilité, sans prétendre en détenir l’exclusivité, nous sommes les enfants de toute cette tradition et cette génération qui s’est développée. Nous sommes également les enfants qui avaient manifesté devant l’Assemblée nationale en 1982 après les 60-0 et qui revendiquaient l’élimination des barrières communales et constitutionnelles qui existaient. Nous faisons partie des candidats de Lalit qui ont choisi leur groupe ethnique par tirage au sort. Lorsque Rezistans ek Alternativ est né en 2005, nous avons poussé le combat plus loin. Le juge Seetulsing avait plus tard estimé que la méthode de tirage au sort prône le conformisme et les statu quo et fait le jeu des forces divisionnistes. Les jeunes, depuis cette époque, n’ont pas accepté le fait de procéder par une division communale pour être qualifiés pour se présenter comme candidat aux élections générales. Deuxièmement, nous ne pouvons nous classer sur la base des critères que la Constitution définit. C’est-à-dire le “way of life”. On ne peut pas disqualifier un citoyen uniquement par le biais de la catégorisation ethnique. Dans un État démocratique, cela n’aurait pas dû être une cause de disqualification parce qu’il est très difficile de classifier la population. Nous sommes convaincus que chaque Mauricien a une identité multiple et indivisible. “Dan mwa ena tou”. Pourquoi devrait-on imposer à une personne de faire un choix entre sa maman et son papa, entre sa grand-mère et son grand-père, entre “zot vwazin ek enn lot dimounn”. Ce n’est pas aussi évident. C’est ce que les sociologues appellent une « construction idéologique et sociale » qui se maintient aussi longtemps que nous la perpétuons. Or la Constitution de Maurice et le système électoral le perpétuent. Je suis d’accord avec Jocelyn Chan Low, qui avance que c’est Krouink qu’on exclut aux élections. En gros, c’est Krouink qu’on assassine. Krouink représentait le mauricianisme avec toute sa splendeur telle que chacun l’a ressenti durant les Jeux des Îles. Maintenant, on demande aux candidats de couper ce mauricianisme en quatre. Comble de l’ironie, c’est un groupement qui se fait appeler L’Alliance Morisien qui nous l’impose. C’est Krouink qu’on assassine.

Où en êtes-vous avec l’affaire présentement devant la Cour suprême ?

Au moment où je vous parle (jeudi) je peux dire que le combat commencé il y a 14 ans arrive à son terme. La question qui se pose est la suivante : « Est-ce qu’une nouvelle île Maurice verra le jour dans le processus électoral ? ». Arrivera-t-on à une première conclusion juridique proclamant que la classification communale est une violation de la section 1 de la Constitution du pays. Nous verrons dans les prochains jours. En toute humilité nous sommes fiers de contribuer à ce processus.

À l’heure où vous parlez vous semblez avoir la conviction que vous pourriez participer aux élections sans déclarer votre communauté ?

J’ai un très grand espoir. Je fais confiance à la Cour suprême. Il faut reconnaître que ce que Pravind Jugnauth a fait, il y a quelques jours de cela, est très grave. Faisons l’historique de cette affaire, qui a été introduite devant la Cour suprême en 2012 bien que tout a commencé en 2005. C’est le Privy Council qui nous a demandé d’entrer une affaire en Cour à Maurice. Dès lors, deux actions se déroulent en parallèle: d’une part, une affaire a été initiée en Cour en 2012 et se poursuit et, d’autre part, l’action devant le Comité des Droits de l’Homme des Nations unies continue également.
En janvier 2015, l’État, par le biais d’un courrier officiel, nous informe qu’il traite de la question sérieusement et que des amendements constitutionnels seront apportés. Depuis cette date le gouvernement a toujours demandé un renvoi. De mémoire, je peux vous dire que l’État a demandé un renvoi à au moins quinze reprises. Comment pouvez-vous demander autant de renvois pour ensuite passer dans le dos de la Cour suprême, appeler les élections générales, et demander au Président suppléant d’émettre un décret présidentiel intimant les candidats aux élections à déclarer leur communauté ?

Le Premier ministre avait auparavant présenté une réforme électorale au parlement…

Tout comme la loi sur le financement des partis politiques, cette législation faisait partie d’une manœuvre bien calculée consistant à présenter un texte de loi tout en sachant qu’il n’allait pas être adopté en raison des « lake ferblan » qu’il contenait. C’est alors que Rezistans ek Alternativ a refusé tout nouveau renvoi.

Avez-vous l’impression d’avoir été trompé par le gouvernement ?

Je ne suis pas un imbécile mais le gouvernement était de mauvaise foi. Il n’a pas respecté la Cour suprême et le peuple.

En l’absence de réforme électorale ou d’amendement constitutionnel nous avons refusé tout renvoi et par conséquent la Cour a commencé à étudier l’affaire. C’est alors que le gouvernement a soulevé deux questions. J’ouvre une parenthèse pour dire qu’à un certain moment, Eddy Balancy a observé qu’il serait bon d’inclure dans cette affaire l’Electoral Supervisory Commission ainsi que l’Electoral Commission. Nous avons accepté. Mais ne voilà-t-il pas que les trois – l’État, l’ESE et l’EC – ont « marie pike » pour dire que ReA n’a pas de case parce que les candidatures ne seront pas rejetées lors des prochaines élections sur la base du règlement de 2014 qui émane du mini-amendement. Lorsqu’on a dit que cette législation était provisoire, on a mis de l’avant de grands arguments. Ils ont même déposé un document pour soutenir que c’est le règlement stipulant que la classification communale est optionnelle qui est en vigueur. Ce document figure dans le dossier de cette affaire en Cour suprême. Mais ne voilà-t-il pas qu’après la dissolution de l’Assemblée nationale, le président de la République par intérim émet un règlement affirmant que la classification ethnique est nécessaire. Ce qui rend caduc ce qu’ils ont eux-mêmes affirmé en Cour suprême… C’est très grave. Il s’agit d’une démarche visant à frustrate la Cour suprême. Maintenant un nouveau jugement sera rendu avant le 22 octobre et nous ne ferons pas d’autres commentaires à ce sujet pour le moment.
Je vous rappelle qu’en 2012, le Human Rights Committee avait donné 180 jours au gouvernement pour changer son système électoral parce que la classification obligatoire de l’appartenance ethnique était une violation de l’article 25 de l’International and Civil and Foreign People Rights. Le pays était mis devant un choix. Certains opportunistes essaient en ce moment de donner leurs propres interprétations à cette affirmation. On dirait qu’ils ont envie qu’on aille vers une classification ethnique de la population. Ce qui est inacceptable. L’État mauricien a été forcé de changer la Constitution en 2014. Avec le décret présidentiel sur l’ordre de Pravind Jugnauth, le pays a reculé de 15 ans en arrière et cela représente un viol et un affront frontal au Human Rights Committee. Voilà un monsieur qui parcourt le monde pour demander aux Anglais de respecter l’instance juridique des Nations unies sur les Chagos et obtient le soutien de 124 pays dans sa démarche et qui fait fi des recommandations du Human Rights Committee et se place dans l’histoire comme un arriéré. L’ironie veut qu’ils ont enregistré leur parti comme L’Alliance Morisien. Pou zis sa li pa merit enn vot dan eleksion. Se ReA ki merit sa vot-la.

Que faut-il faire donc ?

Si nous avons envie de transformer ce pays il faut adhérer au mouvement de refus que nous avions initié depuis 2015. Le refus de se classifier est une démarche de désobéissance politique. Nous disons à tous ceux qui préconisent une autre île Maurice et qui veulent d’une île Maurice 100% anti-communale que cela commence par la non-classification sans passer par « simin koupe » en s’inscrivant comme population générale etc. Anou ansam dir ki nou pa pou klasifie nou-mem. Il est encore temps de le dire. Pa atann la Kour-siprem. Ce sera trop facile. C’est l’appel que je lance à tous les partis politiques. C’est cela qui va provoquer un changement. Pour nous, c’est devenu un combat sacré pour le pays et pour nos enfants.

Pourquoi faudrait-il voter pour vous si vous parvenez à présenter votre candidature aux prochaines élections générales ?

Pas pour moi mais pour Rezistans ek Alternativ dont le symbole est le Papillon. Nous ne sommes pas nés à la veille des élections. Nous avons 15 ans de combat derrière nous. Nous sommes la valeur sûre qui pose les conditions et les possibilités réelles pour la construction d’une île Maurice non communale incarnée par Krouink. Nous n’avons pas à démontrer ce que je vous dis. Notre action le démontre. Un vote pour ReA sera un vote propre, qui traduit la lumière. Ensuite il y a la question climatique et la crise écologique. Il est question de notre combat durant les derniers 5 ans que ce soit pour la sauvegarde des plages ou des zones humides, qui sont dilapidées. Combien de fois la police nous a arrêtés dans l’affaire de Pomponette… On a essayé de mettre David Sauvage en prison. Malgré cela nous avons élevé notre voix sans craindre la répression policière. Il y a une législation adoptée depuis 1889 pour la protection des zones humides. Le 28 octobre nous serons devant le Tribunal de l’Environnement pour contester la destruction des zones humides par la NMH. L’État soutient que nous n’avons pas le droit de contester ces zones. Or, les zones humides constituent des éléments clés pour décider s’il y aura une inondation ou pas. Elles décident du cours naturel de l’eau. Avec le changement climatique, le pays est appelé à subir toutes sortes d’inondations chaque année. La vision écologique et la compréhension climatique sont des enjeux essentiels actuellement. Si un ministre affirme ne pas savoir s’il y a des baleines dans nos eaux, cela représente un problème. Si un ministre continue à donner des permis pour défoncer les wetlands et ne cesse de délivrer de permis pour détruire un bout des Pas géométriques dans le sud où les tortues vont pondre, qu’est-ce qui se passera? Nous avons déjà démontré notre force. Imaginez maintenant que David, Kugan, Stephan ou moi-même au parlement ou les autres, comme Veena, cela ferait une différence dans l’hémicycle. Nous proposons d’apporter le changement révolutionnaire le plus important depuis l’Indépendance. Aujourd’hui, dans toutes les Constitutions, les droits humains sont reconnus. Avec le temps ces droits sont devenus la reconnaissance des droits des puissants, ceux qui contrôlent la richesse, la nature, qui détruisent la nature. Aujourd’hui nous voulons que le droit de la nature soit introduit dans la Constitution. Aujourd’hui les Droits de l’Homme ne sont qu’un élément du droit de la Nature. Ce droit figurera dans la Constitution de manière à ce que les conservateurs et les gros capitaux ne puissent nous dire qu’on ne peut défendre les Wetlands ou des sand dunes, un processus naturel ayant cours des milliers d’années durant. Aujourd’hui nous voulons d’une législation qui stipule qu’au moins un tiers de la côte du pays soit réservé aux droits communs et soit garanti et protégé, ne pouvant ni être loué à bail ni être vendu. Nous voulons d’un changement des EIA afin que les citoyens deviennent des “guardians”. Ce sont les grands projets que nous voulons introduire.

Finalement, l’oligarchie économique – qui a accumulé de la richesse depuis des années – est devenue aujourd’hui un capitaliste rentier. Elle veut dépouiller Maurice de sa plus grande richesse, c’est-à-dire ses terres agricoles. Elle transforme celles-ci en béton et villas de luxe pour des milliardaires étrangers. Elle contrôle déjà la production énergétique et le charbon a détrôné l’huile lourde. Voilà ce que fait l’oligarchie sucrière! Le prix des terrains a flambé et les jeunes ne pourront plus s’acheter un terrain. C’est la grande crise sociale qui se dessine dans les années à venir. Avec l’écologie et les smart cities, il y a également la “gentrification” et la remise en question de la capacité de la population de vivre ici puisqu’elle ne disposerait plus de terre.

Quid de l’introduction de la nouvelle loi du travail?

Laissez-moi vous dire que si nous n’étions pas intervenus cette loi aurait tourné contre les travailleurs. Pour prendre un exemple, le gouvernement avait annoncé qu’il introduira un PRGF (Portable Retirement Gratuity Fund), qui est une demande des syndicats. Il l’a introduit en précisant que cela ne s’appliquerait pas aux pensions privées. Ce qui fait que ce projet aurait été plus à l’avantage des patrons. Si nous n’avions pas réagi, le projet de PRGF aurait été anéanti. De plus, il a introduit une législation concernant les congés après cinq ans etc mais a introduit dans la loi une série de dérogations. Il avait fait une législation pour qu’elle ne soit pas respectée… Pour tout ce qu’il avait entrepris pour tromper les travailleurs dans le cadre de cette législation, le gouvernement de Pravind Jugnauth ne mérite pas un vote. C’est ReA qui le mérite. Ce sont ReA, la GWF et GNP qui ont forcé le gouvernement à apporter les amendements à la nouvelle législation. Si pas ti ena nou, zot ti pou trik travayer. J’attends un débat avec les représentants du gouvernement sur ce dossier.

Pour la première fois depuis 1976 les principaux partis participent à ces élections séparément… Qu’en pensez-vous ?

Il faut attendre jusqu’au mardi 22 pour savoir si les partis se présenteront en alliance ou pas. S’il y a une configuration avec quatre composantes qui s’affronteront, c’est-à-dire MSM-ML etc, le Ptr-PMSD, le MMM, ainsi que ReA et ses alliés, ce sera celle-là même, intéressante, qui cassera la polarisation que nous avons eue depuis les élections de 1982. Les électeurs auront plusieurs choix, ce qui sera bénéfique à la démocratie et aux mouvements comme le nôtre. Ce sera un bon exercice en vue de l’introduction d’un système proportionnel. Cela ouvre des possibilités vers le multipartisme. Il faut à tout prix que les électeurs comprennent que ce n’est pas une élection entre Pravind et Navin mais entre quatre forces; trois forces qui sont dans le mainstream politique se présentant séparément et une force représentant “l’alternative politics”.

ReA se dit prêt à conclure une alliance avec d’autres forces de gauche. À qui pensez-vous ?

Nous aurions souhaité une entente entre ReA et le Muvman 1er-Mai. J’ai l’impression que ce dernier n’est pas sûr de participer aux élections. Nous verrons s’il pourra nous soutenir. Nous invitons les autres forces à se rassembler autour des valeurs du Papillon. Nous sommes prêts à marcher avec les forces non traditionnelles.

Auriez-vous souhaité faire votre entrée au Parlement?

À chaque élection “sap dan karay tom dan dife”; c’est pourquoi ReA se présente comme une alternative à cela. Il faut que la voix de ReA résonne au parlement. Savez-vous le nombre de fois que les parlementaires nous consultent sur plusieurs dossiers ? Pourquoi dois-je agir comme consultant pour ceux qui siègent au parlement? Nous avons envie de siéger au parlement et nous bataillerons pour obtenir ce droit de le faire.