Au moment où la Fédération des travailleurs unis (FTU) fête ses 40 ans, Atma Shanto revient sur l’engagement syndical de nos jours. Il estime que la lutte sera toujours difficile tant que l’Employment Relations Act et l’Employment Rights Act ne seront pas amendées. Il se dit en faveur d’une action syndicale concertée si le gouvernement ne prend aucune initiative pour faire avancer le dossier au 1er mai. De même, il souhaite des enquêtes concernant les fermetures d’entreprises pour des raisons économiques et plaide pour un meilleur contrôle des expatriés.

La Fédération des travailleurs unis vient de fêter ses 40 ans. Quel regard jetez-vous sur ce parcours ?

Il y a 40 ans, j’étais encore très jeune. C’est après dix ans que j’ai intégré la fédération en tant que jeune militant qui croyait dans la lutte de classe. Et j’y crois toujours. À cette époque, nous étions dans une période de braise, comme on dit. Le chômage battait son plein, il y avait la répression. Il y avait la misère dans la société et des lois comme l’IRA était déjà en vigueur. J’ai été témoin de beaucoup de mouvements, de soulèvements populaires. Je me souviens comment il y avait eu l’arrestation de gradués. Ils avaient créé un mouvement et organisé une grève de la faim pour réclamer du travail. La SMF est venue les chercher manu militari. Ce sont des moments historiques.

J’ai débuté comme militant syndical au même moment où il y a eu une libéralisation économique. On ne parlait que le langage du FMI et de la Banque mondiale. Évidemment, en tant que jeune syndicaliste, je n’étais pas d’accord avec cela. Mais les institutions internationales et les gouvernements successifs n’écoutaient que le FMI et la BM. C’était comme leur Bible. De cette période, je me souviens de la lutte pour le maintien et la consolidation du Welfare State. Certains n’y croyaient pas et à un certain moment, il y a même eu la tentative d’enlever les subsides sur le riz et la farine, ou encore des tentatives pour retirer l’aide aux personnes vulnérables. Mais le Welfare State n’est pas un privilège, c’est un droit.

Au moment même où vous célébrez cet anniversaire, vous vous retrouvez avec d’autres licenciés à défendre, suivant la fermeture de Future Textiles. Les années passent, mais les choses ne changent pas, serait-on tenté de dire…

Les licenciements et pertes d’emploi ont toujours existé depuis la première phase de notre industrialisation. Il y a eu les barons sucriers, qui ont désinvesti dans l’industrie sucrière pour investir dans la zone franche. Aujourd’hui, ils désinvestissent dans la zone franche pour investir dans l’hôtellerie. Pour nous, le plus important, c’est la sécurité d’emploi. À la fois dans le public et dans le privé. Malheureusement, de nos jours, cela semble difficile. Il y a eu récemment la fermeture de Future Textiles, comme vous le dites, et un peu avant celle de Palmar Textiles. Depuis que l’on a remplacé la Labour Act par l’Employment Relations Act, les fermetures se font à une vitesse éclair dans le privé. Tout simplement parce qu’on a éliminé le Termination of Contract Service Board. Auparavant, tous les secteurs passaient par là avant toute fermeture. Sauf la zone franche, qui bénéficiait d’un régime spécial. Le textile n’était généralement pas un secteur où les gens faisaient une longue carrière, en raison des conditions difficiles. On a d’ailleurs parlé de « zone franche, zone souffrance ». Toujours est-il qu’auparavant, quand une usine fermait ses portes, les travailleurs avaient un droit pour la compensation. Mais pour donner une bouffée d’oxygène à la zone franche, on a révoqué la législation. On a établi une liste prioritaire pour les paiements en cas de fermeture. En premier lieu le salaire dû aux employés, ensuite, les institutions financières auprès desquelles la compagnie avait des dettes et, s’il reste de l’argent, par la suite seulement viendra la compensation. Dans de telles conditions, les travailleurs sont toujours perdants. Il y a eu plusieurs jugements en Cour industrielle disant que les licenciés avaient droit à une compensation, mais il n’y avait plus d’argent et le patron avait déjà quitté le pays. De plus, aujourd’hui, toutes les entreprises opèrent sous le principe de Company Ltd. Quand il y a un jugement en faveur des travailleurs, il devient difficile de déterminer qui est le propriétaire. Dans de telles conditions, il est dommage de dire que le travail décent n’existe pas à Maurice.

Qu’en est-il de la situation concernant Future Textiles à ce jour ?

Le propriétaire ferme une usine pour la troisième fois. Cela démontre comment les patrons se servent de leurs positions vis-à-vis du pouvoir pour bénéficier de toutes sortes de facilités. Et ils en abusent. On se souvient à quelle vitesse Rama Sithanen avait rappelé le Parlement pour introduire le “stimulus package” en raison du problème économique mondial. Certaines entreprises en ont bénéficié par millions. Il est dommage toutefois qu’il n’y ait eu aucun suivi pour savoir si cet argent avait bien été investi dans l’entreprise. Il n’y a eu aucun contrôle.

Le patron de Future Textiles, Ram Mardemootoo, qui était député à l’époque, a aussi bénéficié du “stimulus package”. Cela n’a pas empêché la fermeture de son usine RS Denim, puis celle de RS Fashion, qui a connu le même sort, et aujourd’hui Future Textiles. On entend dire maintenant qu’il va investir à Madagascar. Combien de temps va-t-on continuer ainsi ? Le gouvernement avait promis de revoir les lois du travail et il est triste de voir qu’après quatre ans de mandat, il n’y a rien. Il paraît que le projet de loi dort dans les tiroirs d’Ivan Collendavelloo. Le ministre du Travail avait, lui, promis que ce sera fait à la rentrée parlementaire.

Dans tous les cas, nous maintenons, au niveau du mouvement syndical, que nous voulons une copie de cette ébauche de la loi avant sa présentation au Parlement. Il apparaît également que les employeurs font de la résistance aux amendements. Le secteur privé se sent plus fort avec une loi qui ne protège pas les travailleurs. Aujourd’hui, il devient difficile d’obtenir une reconnaissance syndicale dans une entreprise. Les patrons préfèrent dépenser beaucoup d’argent en allant à l’Employment Relations Tribunal pour empêcher le syndicat d’être reconnu. Ce qui explique le faible taux de syndicalisation dans le privé.

Pour revenir au licenciement, j’ai écouté avec attention la déclaration du ministre du Travail, Soodesh Callichurn, concernant la compensation aux licenciés de Palmar. Je crois qu’il a mené tout le monde en bateau. Pour moi, il n’a pas été question de compensation, mais tout simplement des salaires qui leur étaient dus. De même, je me pose la question de savoir comment une compagnie comme Palmar, qui a fait des profits pendant des années, puisse se retrouver subitement en faillite. Il est temps de mener des enquêtes sur les fermetures des entreprises. On ne peut se contenter de dire qu’il y a des problèmes économiques et le ministère du Travail gobe tout, sans faire une enquête approfondie.

C’est bientôt le 1er mai et les partis politiques se préparent déjà pour leurs rassemblements. Pensez-vous que les syndicalistes doivent faire de la politique également ?

Il faut savoir que la lutte syndicale est avant tout une lutte politique. Tous les partis politiques ont débuté avec la lutte des travailleurs. Au départ, ils ont tous une idéologie, mais lorsqu’ils arrivent au pouvoir, ils changent de posture. Ils vous diront qu’il faut s’adapter au monde. Un jour, alors que je participais à une émission radiophonique à ce sujet, un membre du Ptr, qui était sur le plateau, a dû quitter l’émission en cours. Les politiciens ont un langage quand ils sont dans l’opposition et un autre quand ils sont au pouvoir. Pour ce qui est du 1er mai, c’est à chacun de voir s’il veut être avec ceux qui défendent l’agenda des travailleurs ou ceux qui défendent leurs partis politiques.

Pour ma part, je n’ai aucune intention de soutenir un parti politique traditionnel. Je continuerai à garder mon indépendance et ouvrir ma bouche aussi grande quand c’est nécessaire. Personne ne peut me pointer du doigt, je n’ai jamais cherché aucun privilège. La FTU fête ses 40 ans et cela fait 30 ans que je suis là. Nous sommes passés par des moments très difficiles, particulièrement de 1987 à 1994, quand deux principaux dirigeants de la fédération, en l’occurrence Showkutally Soodhun et Alain Laridon, ont décidé de se porter candidat aux élections sous la bannière du MSM. La FTU aurait pu disparaître. J’ai eu de gros défis à relever mais, avec le coup de main des militants, nous sommes toujours là.

Que fera la FTU le 1er mai prochain ?

Comme chaque année, nous serons avec la plateforme syndicale. En raison des travaux à Beau-Bassin, nous serons cette fois au Plaza. Nous aurons une demi-journée de réflexion à partir de 9h30-10h. Ensuite, il y aura une petite animation, comme d’habitude. Je tiens à préciser que cette plateforme est financièrement autonome. J’en profite pour dire à ceux qui choisiront d’assister aux meetings politiques que c’est l’argent du secteur privé qui servira à leur acheter à boire et à manger. Ce genre de rassemblement n’est certainement pas pour les travailleurs.

Ceci étant, je crois qu’après le 1er mai, le mouvement syndical devra s’engager dans une action concertée s’il n’y a rien sur les amendements aux lois du travail. J’ai toujours cru dans l’unité syndicale. Qu’on ne vienne pas utiliser le Portable Retirement Gratuity Fund comme excuse pour ne pas aller de l’avant avec ce projet. Nous sommes déjà en période préélectorale et les travailleurs veulent être fixés.

Vous avez toujours dénoncé le statut dont jouissent certains expatriés à Maurice. Les amendements à l’Immigration Act viennent-ils vous donner raison ?

J’ai toujours dit qu’il faut un certain contrôle des expatriés. Ceux qui viennent ici pour travailler doivent respecter les employés mauriciens et, surtout, les lois du pays. Certains viennent jouer au Zorro et je serai toujours là pour les combattre. Je suis sur le terrain et je peux vous dire qu’il y a beaucoup d’abus. On voit cela surtout dans les hôtels. Il y en a qui croient qu’ils peuvent tout se permettre. La loi doit s’appliquer pour tous et à tous les niveaux. Ceci étant, quand on parle de contrôle, je dénonce également l’ingérence des politiciens qui interviennent pour que certains expatriés aient droit au permis de travail ou de résidence.