Deux mois après son arrestation, suivi de son incarcération à la prison de Beau-Bassin, le syndicaliste revient sur cet événement et parle de « vendetta politique ». Il dit obtenir des informations, à l’effet que cette affaire était liée à son combat en faveur des licenciés de la CWA. Dans l’entretien qui suit, le syndicaliste parle également de la difficulté pour les travailleurs de s’organiser aujourd’hui et de la faiblesse du ministère du Travail, qui a « les mains liées », en raison du financement politique par le secteur privé.

Vous écrivez régulièrement des lettres au ministre du Travail pour dénoncer des cas dans les entreprises. La situation est-elle si grave ?
J’écris ces lettres pour alerter les autorités car selon moi, il y a une certaine faiblesse au niveau du ministère du Travail. C’est une institution supposée surveiller et agir quand il y a des violations dans le secteur du travail, mais malheureusement, aujourd’hui, l’employeur fait la pluie et le beau temps. Les travailleurs ne peuvent plus jouir de leurs droits de s’organiser. Ils n’ont plus la liberté de s’organiser. C’est cela le drame. À chaque fois que des travailleurs essayent de s’organiser, c’est la répression, les intimidations et menaces…
Pas plus tard que cette semaine, quelqu’un a été licencié parce qu’il était justement en train de s’organiser au niveau de son travail.

Aujourd’hui, dès que les travailleurs commencent à s’organiser, on identifie le leader et on prend des sanctions contre lui.
Je rappelle que la Constitution et les lois du travail reconnaissent le droit aux travailleurs de s’organiser. C’est un droit acquis après un long combat remontant à l’époque de l’esclavage. Mais selon les règlements en vigueur, le droit de se syndiquer est lié à la reconnaissance du syndicat par le patron. Dans ce contexte, l’Employment Relations Tribunal (ERT) organise une élection pour déterminer la représentativité.
Or, à chaque fois qu’il y a un tel exercice, on sent les intimidations et le rôle dépassé de l’employeur. À un moment où l’on parle des 50 ans de l’indépendance, j’ai l’impression que nous faisons un retour de 50 ans en arrière. Si je n’avais pas été témoin de ce que j’avance, on aurait pu croire que ce n’est qu’une invention. À chaque élection, toute la machinerie patronale est en marche pour intimider les travailleurs, en dépit de leurs droits de vote.

Récemment, il y a eu des élections à l’hôtel The Residence, à Belle-Mare. J’ai été étonné de voir comment des membres de la direction étaient placés à des points stratégiques pour surveiller le mouvement des employés. De même, depuis que je suis arrivé sur les lieux ce jour-là, il y a eu un membre de la sécurité qui m’a escorté partout, me suivant comme mon ombre. J’ai dû protester auprès du président du tribunal. En 2014, c’était la même chose à l’hôtel Maritim de Palmar. L’élection qui devait se tenir jusqu’à 16h a été « call off » à 14h car aucun travailleur n’a eu le courage de venir voter. Dans ce genre de situation, l’employeur a dû avoir un rôle répressif.

Il y a le sentiment aujourd’hui que le syndicat est remis en question par le patronat. En revanche, les patrons, eux, ont toute la liberté de s’organiser au sein d’instances comme Business Mauritius, la MEXA, l’AHRIM, etc. À mon avis, il est temps de revoir l’organisation de ces élections afin qu’elles puissent se tenir dans un lieu indépendant. De notre côté, nous comptons faire une demande auprès du Freedom of Association Committee pour venir enquêter sur les violations des droits de se syndiquer à Maurice. On pourrait organiser des auditions et les autres fédérations pourront aussi venir déposer.

Que fait le ministère du Travail dans tout cela ?
Comme je l’ai dit plus tôt, il y a une faiblesse au niveau du ministère, qui est supposé jouer un rôle de proximité et défendre les intérêts des travailleurs. Or, le ministère agit à travers les fonctionnaires qui, souvent, se retrouvent démunis face aux patrons, qui se font accompagner par une armada d’avocats. Cela se voit même au niveau de la conciliation. Or, la loi prévoit que pour toutes les “offences” sous l’Employment Relations Act, la police doit enquêter. Malheureusement, dans la réalité, chacun se renvoie la balle. De même, j’avais protesté contre la manière dont l’ERT organise les élections et j’ai eu une réponse du ministère qui m’a choqué. On m’a dit que si je n’étais pas satisfait, je pouvais avoir recours à la Cour suprême. Si on prend en considération les moyens limités du syndicat et le temps que cela prendra pour que l’affaire soit prise en cour avec, en face, les moyens du patron, plus l’option qu’il a pour le recours au Privy Council…, on peut dire que c’est une suggestion qui est dans l’intérêt du patron.

Je vous donne un exemple : il y a eu un cas concernant le Collège Stratford, qui avait pris 25 ans, plus le recours au Privy Council. Finalement, quand l’affaire a été appelée, le collège avait déjà fermé ses portes et les enseignants n’étaient plus là…
Pour moi, il y a une réalité dans le manque d’intérêts du ministère à régler les problèmes. C’est que tous les gouvernements en place sont redevables envers le secteur privé en raison du financement des partis politiques.

On se souvient également que vous aviez été arrêté récemment pour propos diffamatoires allégués contre un membre de l’ERT. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Il faut d’abord que je dise qu’il n’est pas normal qu’un syndicaliste soit arrêté pour un litige dans l’exercice de ses fonctions. Il faut savoir que la Fédération des travailleurs unis avait manifesté à Roche-Bois et à la suite de ça, certains propos avaient été rapportés dans les médias. Ce qui a donné lieu à une plainte et mon arrestation. En cour, le magistrat m’avait demandé de signer une reconnaissance de dettes et de payer des frais de la cour, fixés à Rs 700, pour ma libération. Ce que j’ai refusé car on a vu récemment que des VIP ont dit des choses graves sur certaines personnes et n’ont jamais été inquiétées. Il y a même un Senior Minister qui a été libéré sur parole. Il faut un traitement équitable. C’est pour cela que j’avais refusé de payer.

C’est ainsi que j’ai été conduit à la prison de Beau-Bassin. Je dois dire que cela a été un événement traumatisant pour ma famille, particulièrement pour ma mère, qui a 76 ans. Moi-même, quand j’étais dans le fourgon blindé, je ne savais plus où on était. À un certain moment, j’ai réalisé qu’on était à Petite-Rivière et j’ai eu un pincement en passant devant chez moi. Je dois dire qu’à la prison, tous les officiers et même les prisonniers ont été solidaires avec moi. Par la suite, on m’a dit que je devais retourner en cour. C’est là que j’ai appris que camarade Ashok Subron avait payé les frais de la cour. Je le remercie une fois de plus, ainsi que tous les syndicalistes qui m’ont témoigné de leur solidarité. Je peux aussi dire qu’à un certain moment, on s’inquiétait au plus haut niveau de l’État car on sentait que la pression commençait à monter. Un ministre avait même téléphoné à ma fille pour lui dire de me convaincre de signer la reconnaissance de dettes afin qu’on puisse me libérer.

Quand on me conduisait à la prison de Beau-Bassin, je n’avais qu’une seule chose en tête : les licenciés de la CWA. Car on avait une assemblée importante le lendemain pour décider de la grève de la faim.

Justement, où on en est concernant les licenciés de la CWA ?
Le comité Manraj a fait son travail. J’ai appris qu’un accord a déjà été signé. Les recommandations seront soumises au conseil des ministres avant d’être rendues publiques. Ce que je peux dire, pour l’heure, c’est qu’il y a des personnes qui seront réintégrées à la CWA. Une autre partie sera recrutée par Landscope Mauritius et un troisième groupe aura l’option d’un VRS.

Ce que je peux dire sur cette affaire, c’est que de ma carrière de syndicaliste, j’ai vu toutes sortes de licenciements. Mais c’est la première fois que j’ai vu remplacer des personnes ayant de l’expérience par des proches de ministres. Je peux ainsi affirmer aujourd’hui que mon arrestation était une vendetta politique. C’est bien après que j’ai su ce qui s’était passé entre la police et un ministre proche du dossier de la CWA. Deux semaines avant mon arrestation, les licenciés et moi avions organisé une marche de protestation dans les rues de la capitale. La grève de la faim avait aussi été évoquée.

Vous voulez dire qu’on a voulu vous faire taire ?
Je l’ai dit, c’était une vendetta politique.

Les amendements aux lois du travail ont été annoncés pour la rentrée parlementaire. Êtes-vous satisfait de cela ?
Depuis 2016, on avait dit que les amendements seront débattus à la rentrée parlementaire. Finalement, il n’y a rien eu. Ce que je sais, c’est que nous sommes à un an, un an et demi des élections. Et jusqu’à ce jour, la promesse électorale de l’alliance MSM/ML n’a pas encore été concrétisée. Pour l’heure, il ne s’agit que d’une déclaration d’intention, malgré la promesse électorale.

Ceci étant dit, le mouvement syndical avait déjà émis le souhait de voir un “draft” des amendements avant sa présentation à l’Assemblée nationale. Pour moi, ce n’est que lorsque nous aurons cette copie que je pourrais dire que le gouvernement a assumé ses responsabilités. Il n’est pas normal qu’Ivan Collendavelloo, qui préside le comité ministériel sur la question, ne soit pas en mesure de nous donner une indication. À mon avis, le gouvernement a commis une grave erreur en confiant le dossier des amendements aux lois du travail à Ivan Collendavelloo.

Au niveau du syndicat, nous sommes outrés par cette manière de faire. Les travailleurs, en général, attendent une décision du gouvernement. Peut-être que pour les prochaines élections générales, le mouvement syndical aura un mot d’ordre.