Les 30 et 31 janvier, la pièce Niama sera jouée au Caudan Arts Centre. Cette pièce de Shenaz Patel relate l’histoire peu commune d’une princesse sénégalaise, amenée à Maurice en tant qu’esclave à 9 ans. Devenant la concubine d’un colon, elle donnera naissance à un fils, Lislet Geoffroy qui devint un grand scientifique élu à l’Académie des Sciences de Paris.

Niama, princesse du Sénégal, a environ 9 ans quand elle est razziée et emmenée comme esclave vers l’Ile Maurice. Plus tard, en 1755, presque un siècle avant l’abolition de l’esclavage, elle sera une des toutes premières femmes affranchies à La Réunion. Elle accompagnera le destin exceptionnel de son fils, Lislet Geoffroy, grand scientifique, premier “homme de couleur” à avoir été élu à l’Académie des Sciences de Paris. L’histoire méconnue de cette femme et de son parcours est ainsi mise en lumière pendant une heure à travers cette pièce de théâtre qui porte son nom, écrite et mise en scène par Shenaz Patel. “L’histoire de nos îles est couturée de silences. Face à cette réalité, ce projet théâtral  s’attache à documenter et donner voix et vie au destin hors du commun de cette femme quii en dit tant sur l’histoire de notre région au sein du monde. Une histoire de luttes qui n’est pas sans échos contemporains.”

Histoire d’un parcours.

Jouée à plusieurs reprises à La Réunion, Niama sera présentée au Caudan Arts Centre les 30 et 31 janvier. Quatre représentations; deux gratuitement en matinée pour les étudiants, et deux payantes en soirée. Sur scène, nous retrouvons deux acteurs réunionnais, à savoir Leone Louis et Laurent Atchama. “Si elle s’inspire de faits historiques, Niama n’est pas un cours d’histoire. C’est l’histoire d’un parcours. Le parcours extraordinaire de cette femme à travers une époque et des circonstances adverses. Le parcours d’un jeune homme d’aujourd’hui qui va découvrir cette histoire, à laquelle il est au départ réfractaire, du moins indifférent, mais pour laquelle il va graduellement se passionner au point de vouloir participer à l’approfondir.”

La pièce est embellie par deux chansons. Tout d’abord Mon Zarlor, interprétée par Virginie Gaspard pour clôturer la pièce. Un texte signé Michel Ducasse alors que la composition musicale est de Daniel Riesser. “Je voulais qu’il y ait une ‘chanson de Niama’ à la fin de la pièce. J’ai demandé à Michel Ducasse de m’écrire un texte en trois langues (français, kreol réunionnais et kreol mauricien), et le compositeur et musicien Daniel Riesser (qui a fait notamment partie de Ziskakan) en a composé la musique. Il me restait à trouver une voix pour interpréter cette chanson de Niama. Et puis un soir, par hasard, en passant devant la télé, j’ai entendu la voix de Virginie Gaspard. Elle m’a saisie au cœur. J’ai tout de suite su que c’était elle. Je l’ai contactée. Elle a tout de suite accepté. Virginie porte la chanson de Niama avec une sensibilité et une intensité qui me bouleversent à chaque fois que je l’entends. Et je me réjouis que le public mauricien la découvre dans un registre autre que celui de la variété. C’est une chanteuse qui a un extraordinaire talent d’interprétation”, explique Shenaz Patel. Le groupe Patyatann présentera Swazir.

Frissons.

Ce projet a pris naissance grâce à un appel à projet du Conseil Départemental de La Réunion dans le cadre du 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage qui est célébré là-bas le 20 décembre. “J’avais cette histoire en tête et je me suis dit que ce serait une bonne occasion de faire des recherches puisque la résidence pouvait se faire dans les archives départementales de La Réunion, une véritable mine d’or. On y a passé 6 mois, les trois premiers aux fins de recherches approfondies, puis à l’écriture du texte, l’étape de la mise en scène et de la répétition avec les comédiens”, explique Shenaz Patel.

Pendant son séjour à à La Réunion, Shenaz Patel confie avoir connu des émotions fortes. “Quelques jours après le début de la résidence, j’ai vécu quelque chose d’extraordinaire. On m’a  emmenée dans la réserve et on m’a mise en main l’acte d’affranchissement de Niama. Imaginez le frisson que j’ai eu. Je me suis dit, cette femme a tenu ce morceau de papier entre ses mains et elle a dû dire “Je suis libre, je ne suis plus esclave!”.Elle y a également trouvé le document notarial par lequel elle demande aux autorités, le 2 avril 1757, la concession d’un terrain à l’Islet Bassin Plat. Document qu’elle a signé de son nom et qui a été repris sur l’affiche du spectacle.

Ce projet est tombé à point pour Shenaz Patel qui avait déjà en tête d’écrire un roman intitulé Maronnes qui parlera de 4 femmes esclaves, dont Niama, qui ont mené la lutte pour la liberté. Shenaz Patel tient à faire ressortir que cette pièce de théâtre est un bel exemple de coopération régionale au niveau artistique et culturel. Une captation vidéo est également prévue afin de faire circuler cette oeuvre dans la région et au-delà. Les billets sont en vente au guichet du Caudan Arts Centre à Rs 300, prix uniforme.

De princesse à esclave

Niama serait née vers 1734 dans la ville royale de Tiyabu dans le Gadiaga au Sénégal. Elle est la petite-fille de Tonca Niama, roi du Gajaaga. À l’âge de 9 ans, elle est capturée lors d’une razzia et envoyée à l’île de France (Maurice), comme esclave du gouverneur David. Elle sera baptisée est appelée Marie-Geneviève comme le veut l’usage pour les esclaves. Jean-Baptiste Geoffroy, un colon de l’île, la rachète et la met à son service. La jeune femme deviendra sa concubine, alors même que les relations entre maître et esclave sont sévèrement punis par le code noir.

En 1751 naît de leur union une petite fille, Jeanne Thérèse. Quelques années plus tard, le couple quitte l’île de France pour l’île Bourbon (La Réunion), vraisemblablement pour échapper au scandale que provoque leur relation. Ils s’installent à Saint-Pierre, dans une partie de l’île encore peu peuplée. Niama et Geoffroy ont ensuite un deuxième enfant. Pour éviter que son fils naisse esclave –comme l’y contraint le code noir , Monsieur Geoffroy obtient d’affranchir Niama, le 23 août 1755. Le même jour, son fils, né quelque temps auparavant, est baptisé, Lislet Geoffroy. En 1758, un troisième enfant naît, Louis, puis en 1763, un quatrième, Jean-François. Cinquième femme affranchie de Bourbon, obtient une concession jouxtant celle de Monsieur Geoffroy. En 1798, après la mort de celui qui n’aura jamais pu être officiellement son mari, elle rejoint son fils aîné, Lislet Geoffroy, installé à Port-Louis. Elle mourra en 1809, à l’âge de 75 ans.

Lislet Geoffroy : un grand savant

Né de l’union de Niama et du , Lislet Geoffroy est devenu un grand scientifique. Le premier homme de couleur à être élu à l’Académie des Sciences de Paris, symbole de la lutte pour l’abolition de l’esclavage et pour les droits de l’Homme. Géographe, cartographe, botaniste, astronome, météorologue, ingénieur du génie civil, Lislet Geoffroy, qui n’a pas été scolarisé et n’a jamais quitté l’océan Indien, accomplira une carrière exceptionnelle qui lui vaudra d’être reconnu par les plus grands scientifiques européens. Il a dressé les premières cartes les plus fiables de Maurice, de La Réunion, des Seychelles et de Madagascar, travaillant autant pour les Français que les Anglais quand ces derniers avaient pris l’Isle de France.

Ses connaissances ont étonné et émerveillé les scientifiques européens. Il a également été un symbole dans la lutte à l’époque pour l’abolition de l’esclavage et pour les droits humains.