Faisant la quasi unanimité chez les Mauriciens, l’avis du conseil des droits de l’Homme des Nations unies place notre pays au carrefour de son destin. Soit nous envisageons l’avenir selon un rétroviseur qui nous ramène en arrière, soit nous saisissons l’opportunité que nous offre cet avis pour faire un bond qualitatif dans la construction d’une vraie nation. Certains, en toute mauvaise foi, veulent faire accroire que l’avis des Nations unies recommande une mise à jour du Population Census de 1972, pour que la représentativité communale soit plus éclairée. Tirée de son contexte, cette phrase dira certainement cela, mais il convient de rappeler que les Nations unies posent la question de la pertinence de la représentation sur des critères non objectifs des membres du parlement. La Constitution définissant la communauté d’une personne par son « way of life ».
Il est important au vu du récent jugement du Comité des droits de l’Homme des Nations unies de rappeler certains faits pour que le débat autour de la représentation communale en politique soit pertinent. Les défenseurs du Best Loser System nous rappellent que le BLS assure un équilibre communal au parlement depuis l’indépendance. Il faut souligner que notre histoire ne débute pas en 1968. Déjà en 1936 quand Maurice Curé fonda le Parti travailliste, la dimension communale était inexistante ; l’agenda étant notamment, la représentation de la classe ouvrière au sein du conseil de gouvernement et le droit de vote pour tous. Les Curé, Millien, Sahadeo, Ramnarain et Anquetil avaient déjà compris à l’époque que l’émancipation de la classe exploitée passe obligatoirement par son unification. De toute façon toute division est stérile, peu importe nos origines : nous sommes liés. Le Parti travailliste et l’île Maurice reconnaissent la contribution des tribuns cités plus haut. Pourquoi donc ne pas se référer à eux et à leur sagesse lorsqu’on aborde la question du BLS ? Un questionnement aussi sensible que cela mérite que l’on se donne tous les moyens et références pour savoir et déterminer ce qu’il y a de meilleur pour notre vivre-ensemble.
Le MMM, qui peut se targuer d’inscrire ses débuts dans la même lignée que le Parti travailliste de 1936, a beaucoup contribué au « nation building » débarrassé du communalisme. Le slogan « La lutte des Classes et non la lutte des Races » en dit long sur les ambitions de ce parti à ses débuts. D’ailleurs, le MMM, une fois au parlement, a fait de sorte que les Population Census réalisés à Maurice ne tiennent pas compte de la question communale. Voilà pourquoi la position du leader de ce parti surprend ; elle est inacceptable puisqu’elle constitue une trahison de son électorat et des militants de la première heure. Paul Bérenger aurait dû comprendre que le combat de Rezistans ek Alternativ est la suite de ce que lui-même a initié dans les années 70.
Métissage
Et si l’on tentait plutôt de répondre à la question de la nécessité de se classifier pour être qualifié pour les élections générales. La Constitution évoque le « way of life ». Qui sera apte de juger de cela si je me décide à ce qu’elle soit de la façon de la communauté X ? Y a t-il à Maurice une organisation quelconque pour juger de ce que doit être le « way of life » d’un « muslim », d’un « indo-mauritian », d’un « sino-mauritian » ou d’une personne qualifiée pour la catégorisation « general population » ? La Constitution ne le dit pas. Quelle personne ou organisation osera s’abaisser pour venir contester ou affirmer la référence du « way of life » et le « way of life » d’un individu ? L’Electoral Supervisory Committee a bien eu raison de refuser cela quand cette question précise lui a été posée à un moment donné. Les références des États ayant pratiqué la catégorisation forcée étant l’Afrique du Sud sous l’apartheid et l’Allemagne sous les Nazis…
Autre argumentaire qui rend stérile la classification communale à Maurice : notre histoire est tellement riche de métissage que contraindre les personnes à se classifier est inhumain et ne fera que nier cette alchimie profonde qui nous lie. Faisons une incursion dans le passé de notre propre famille, à l’époque de nos aïeux : pour la plupart d’entre nous, un membre de notre famille au moins n’appartient pas à la « communauté » à laquelle nous sommes censés appartenir aujourd’hui. On est inéluctablement lié. Ainsi, parler de « way of life » encore une fois n’a pas de sens, puisque cette magie qu’est le métissage nous a forcés à une chose : avoir a Mauritian Way of life. Comment peut-on demander à un enfant issu d’un mariage mixte de choisir entre son père et sa mère ?
Bon nombre d’entre ceux qui défendent le système de la classification disent souvent que le BLS offre une garantie parlementaire aux minorités. Certes, dans un pays aux identités aussi multiples, la question des droits des minorités importe, mais comment y répond-on ? Ces mêmes personnes diront qu’aujourd’hui il y a de mauvaises pratiques lors des exercices de recrutement, parce que le ‘Best Loser’ a fini par pervertir notre pensée au point où l’on considère que tout ce qui nous lie à notre État doit être sujet à quota. Suivant cette observation nous ne pouvons que conclure que le système du BLS a échoué ; que faisons-nous alors ? Persister dans la même logique en nous disant qu’il reste le seul moyen d’assurer la représentativité de tout un chacun ? Le premier élément de réponse se situe dans la redéfinition de la politique. Est-ce qu’en s’assurant de la représentation communale au parlement on respectera effectivement les droits de tout un chacun ? La politique n’est-elle pas l’affaire de la nation dans son ensemble ? Donc, une injustice à une personne est-elle affaire de la communauté ou de la République ? Ne sommes-nous tous pas enfants de la République et en tant que tel, n’avons-nous pas tous droit à sa protection, indépendamment de notre communauté ? Si notre Constitution protège notre droit à la pratique d’un culte quelconque, quiconque nous en empêche commet là une faute constitutionnelle et non une faute communale. Si notre Constitution protège notre intégrité en indiquant qu’aucun citoyen ne peut être discriminé sur la base de son identité, une discrimination en ce sens constitue une violation constitutionnelle, ni plus ni moins. Ainsi les institutions chargées de garantir le respect de nos droits constitutionnels ont le devoir d’agir quand nous les sollicitons. Aussi, ceux qui sont appelés à renforcer nos droits pour que nous ne soyons pas lésés sur des bases discriminatoires ont aussi le devoir de le faire. Si l’on souhaite que la Constitution soit encore plus garante de nos droits « identitaires », les droits économiques, sociaux et culturels sont des outils appropriés pour cela. Par ailleurs, il faut souligner l’avancée que constitue l’Equal Opportunities Act dans notre société, qui va dans le sens d’une société n’acceptant pas les discriminations.
Citoyen, société, nation…
Nous sommes à l’aube d’une crise multidimensionnelle, crise énergétique, écologique, économique – et forcément sociale – de dimension universelle. Ce défi pour la race humaine requiert que l’on mette en commun nos efforts pour y faire face. Face à ceux qui bradent de manière irresponsable nos lagons, nos terres… Par ailleurs, parviendrons-nous à atteindre l’autosuffisance alimentaire si nous restons sur nos intestins et puérils combats pour sauvegarder une « illusion » de bien-vivre ensemble qu’est la classification communale des candidats aux élections et le Best Loser System ? Aussi longtemps que ce système perdure, il maintiendra le rapport entre les Mauriciens et son État sur des bases communales et il créera des dissensions entre les communautés. Puisque chacun pensera qu’il lui faut, pour être recruté ou pour faire valoir ses droits, avoir l’appui de sa communauté, ainsi favorisera-t-on les vampiriques « socioculturels ». Aussi, en maintenant entre nous ces rapports nous ne faisons qu’occulter les vrais défis puisque tout ce dont nous témoignerons seront à la lumière de notre prisme communal. Par exemple, une usine qui pollue a pour conséquence une dégradation de notre environnement et une menace pour la santé de tous ; le prétexte qu’elle appartient à une personne de la communauté X ne fera pas pour autant que l’usine soit moins nocive pour ladite communauté. Si nous ne comprenons pas que la violation du droit d’un citoyen est l’affaire de tous – puisque cela nous rend tous vulnérables –, nous ne comprendrons pas la notion de société. Si nous ne comprenons pas ce que société veut dire, nous ne comprendrons pas non plus ce que signifie une nation. Si nous ne comprenons pas le sens même d’une nation, alors nous ne serons pas armés pour faire face aux défis qui seront et qui sont déjà les nôtres.