Dans un article précédent, j’avais voulu montrer comment les événements dramatiques du Caudan révélaient les dysfonctionnements structurels de notre société. Les « rapports » si souvent évoqués ou sollicités après les crises permettent de poser un diagnostic. Nos tiroirs sont pleins de rapports. Les diagnostics, pour la plupart, sont faits. Normalement quand votre médecin a posé un diagnostic, il doit vous prescrire le remède qui doit vous apporter un soulagement, si ce n’est la guérison. A l’échelle du pays, les diagnostics sont posés mais les remèdes ne sont pas prescrits.
Notre pays regorge de personnes intelligentes, ayant fait des études, augmenté leurs compétences, capables de contribuer activement au développement de l’ensemble de nos concitoyens. Cependant notre « système » est organisé de telle façon qu’il est fait pour ne retenir que le minimum parmi ces personnes compétentes. Petit à petit, nous avons été amenés à évoluer dans un environnement basé sur la compétition, qui ne favorise ni la collaboration ni le partage des ressources et des compétences. N’est-il pas de notoriété publique qu’à l’école, mais encore plus au collège et à l’université, on ne doit pas partager ses « notes » ni laisser un livre de référence circuler en dehors d’un cercle bien délimité par des frontières invisibles mais néanmoins extrêmement efficaces ?
Dans un système qui favorise la compétition, l’autre est perçu comme une menace. Le système fonctionne donc de façon à réduire le nombre de personnes qui pourraient accéder aux ressources que ce soit en termes de savoir ou de pouvoir. Le pays a besoin de compétences mais le système a non seulement peur de ses compétences, mais il est organisé pour en exclure certaines selon des critères castéistes, communalistes, de classe ou de « bann ». Dans ce contexte, ce que l’autre acquiert n’est pas spontanément perçu comme un « plus » pour l’ensemble du pays mais plutôt comme portant atteinte à mes propres compétences et à ma promotion. Un tel fonctionnement social ne peut conduire qu’à l’insécurité permanente et cela se vérifie dans beaucoup de sphères de notre vie sociale.
Nous ne sommes pas partenaires en vue du progrès de tous. Nous sommes en compétition afin que « le meilleur » gagne en ayant éliminé le plus de concurrents possibles. Dans le monde du travail, cette philosophie est en train de tuer le travailleur et le travail lui-même. Lorsque les mauriciens s’expriment, on perçoit combien, à chaque étape et dans pratiquement tous les secteurs du travail, le système instaure l’insécurité. Une organisation sociale peut-elle vivre sur le socle de l’insécurité ? Elle le peut pendant un certain temps, avant que les pieds fragilisés du système ne fassent vaciller l’ensemble, et ce avec pertes et fracas et un coût humain très élevé.
En instillant l’insécurité, le système crée des tensions entre les différents acteurs censés coopérer en vue d’un objectif commun. Il arrive bien souvent que l’objectif lui-même est ruiné par le fait qu’on ne donnera pas à ses collègues tous les moyens pour le réaliser, car cette réalisation quoique bénéfique pour tous, mettrait trop en lumière la compétence d’une personne en particulier. Il est donc essentiel de neutraliser les têtes qui dépassent.
Ce qui fait le succès d’une société ou d’une organisation, c’est sa capacité à accueillir les diverses compétences, à les articuler de façon à ce que la collaboration conduise à un état supérieur de développement. En d’autres termes et pour parler le langage du management moderne, la performance d’un système se mesure à sa capacité de faire émerger beaucoup de têtes et à optimiser leurs compétences. Cela ne peut advenir dans un système fondé sur l’insécurité et la peur de perdre. Dans un tel système, chacun fonctionne en dépit des autres ou contre eux ; aucun partage n’est envisageable ; le mieux que l’on puisse faire est alors le minimum vital afin d’assurer la survie du système. Mais pas plus. Celui qui ose sortir du lot aura la tête coupée.
Nous vivons, depuis longtemps, dans un pays de têtes coupées et certains ont fini par trouver ça normal. Une fois coupées, certaines têtes ne repoussent que dans un autre terroir plus propice, mais la plupart restent coupées pour de bon.