Avinash Ramessur

On dit souvent qu’une image vaut mieux que mille mots. Le graphique ci-dessous (source Banque mondiale) en est la parfaite illustration. Voilà la différence entre un pays qui a fait le pari de l’intelligence/excellence et un autre qui a intégré la médiocrité comme système de fonctionnement. Mesurons tous l’écart qui n’a cessé de grandir depuis les années 80 où moi, comme enfant, avais entendu que notre système scolaire n’avait rien à envier à celui de Singapore et que nous rattraperons notre retard à force de travail et d’excellence. On ne saurait en dire de même aujourd’hui. À qui la faute sur ces promesses non tenues?

La prolifération de la corruption

Il va sans dire que la médiocrité systémique est un terrain fertile pour les corrupteurs et les criminels (de tous genres, y compris les cols blancs). Il ne faut donc pas s’étonner que notre pays en souffre de façon chronique au vu de ce qui est décrit plus haut. Mais bien comprendre cet aspect des choses demande un exposé à lui seul et j’ai bien peur que cet article soit déjà trop long bien que j’ai un dernier chapitre important ci-dessous.

L’importance de la langue

« La langue est la mère, non la fille, de la pensée. » (Karl Kraus) Je souscris totalement à cet aphorisme : la langue est la source de la pensée et de la capacité des êtres humains à établir des concepts et donc de progresser intellectuellement à travers l’usage des mots.

Karl Kraus dit encore : « La langue sera la baguette qui trouve les sources de pensée ». Cette définition constitue la base de ce paragraphe.Je ne doute pas un instant que ce qui va suivre hérissera de nombreux défenseurs de la langue créole et d’autres bien-pensants de tous bords. Mais je précise d’emblée que mon opinion porte sur la langue sans aucune corrélation avec une (des) communauté(s) spécifique(s). Je ne cherche donc pas à stigmatiser en aucune façon une (des) communauté(s) en particulier. Je reconnais également et salue l’effort des gens de bonnes intentions (intellectuels et autres) qui travaillent sans relâche pour la progression et l’amélioration de la langue créole.

Cependant, je professe que l’utilisation d’une langue pauvre en vocabulaire et qui n’évolue pas à la cadence des tendances mondiales est un frein à notre capacité de développer l’intelligence de nos enfants.  Les mots sont porteurs de pensées et l’absence de mots ou le manque de nuance dans les mots utilisés empêche soit la pensée en elle-même ou plus souvent empêche la structuration d’une pensée complexe pouvant mener à la formulation d’idées ayant la substance nécessaire pour comprendre les enjeux et pour faire progresser le pays. Elle est aussi un frein à une véritable participation citoyenne aux décisions qui définissent l’avenir du pays. Tel est selon moi la situation de la langue créole au sein de notre pays aujourd’hui et tant pis si cela déplait à certains, il fallait le dire.

Prenons un exemple d’actualité : le mot « corruption » est utilisé à tout bout de champ pour désigner de vrais maux qui nous affectent sans qu’on puisse reconnaître et pointer du doigt le mal exact qui nous ronge. Des mots comme délit d’initiés, népotisme, favoritisme, trafic d’influence, avantage matériels et immatériels, collusion, clientélisme, conflit d’intérêts sont autant de termes qui expriment des nuances de la corruption et donc des concepts répréhensibles. Ceux-ci auraient été très utiles à la société pour identifier, comprendre et combattre celle-ci. Mais leurs greffes dans la langue créole n’ont jamais eu prise.  Ceci a mené à une certaine inconscience au sein de la population qui, bien souvent, pratique elle-même allègrement ces comportements.

Bernard Pivot, pourtant fervent défenseur de la beauté de la langue française, disait et acceptait au cours d’un débat houleux sur l’utilisation de la langue anglaise au sein des universités françaises « qu’une langue (française) qui ne sait pas dire la modernité est une langue qui perd de son utilité ».

« Les limites de ma langue sont les limites de mon univers » (Ludwig Wittgenstein). Ayons donc la sagesse d’accepter qu’une langue limitée limite l’horizon des gens. Il n’est pas question ici de ne pas reconnaître la valeur patrimoniale de la langue créole ou du besoin qu’ont certains enfants, parmi les plus défavorisés, de l’utiliser comme catalyseur pour démarrer leur apprentissage. Mais il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier, et la place du pays au sein du monde ne peut pas reposer sur cette langue sous peine de continuer à reculer.

Parlons un instant de notre langue nationale, dite langue de Shakespeare, langue sophistiquée celle-ci et dont la maîtrise aurait dû et pu nous servir de catalyseur pour progresser dans le monde. Mais le diable avait d’autres desseins apparemment et cette langue, puissant outil de compétition dans le monde, est chez nous baragouinée par la plupart, appauvrie à sa plus faible substance dans son utilisation, mal-enseignée par des gens malformés et qui sont eux-mêmes des baragouineurs « world class » ne se sentant pas concernés de devoir d’inculquer aux enfants le plaisir d’utilisation de cette langue, non acceptée par le pouvoir économique pour des raisons archaïques, risible dans son utilisation par notre Parlement.

Bref, notre utilisation de la langue anglaise est devenue un des sommets de cette médiocrité systémique et je suis loin de croire que ceci a été fait à dessein pour contribuer à l’abêtissement systémique et la « dodorisation » de la population. Car enfin, comment se fait-il que malgré les moyens disponibles pour son apprentissage, on en soit à ce niveau ? On ne peut être mauvais à ce point que par volonté de l’être. Le problème est généralisé à l’oral comme à l’écrit à tous les niveaux. Il est également incompréhensible que de jeunes universitaires arrivent dans le milieu professionnel sans savoir écrire l’anglais correctement et pourtant cela arrive régulièrement.

Ce chapitre vient clore cet essai que j’ai écrit pour faire prendre conscience des fondamentaux qui ne fonctionnent pas en notre pays. Tout comme le scalpel du chirurgien, il fait peut-être mal à l’instant où il coupe, mais le but ultime est de faire guérir.