Elle est partout cette médiocrité, qui ne dit pas son nom dans ce pays qui se targue partout de world-class de ceci et de cela. L’économie en berne depuis déjà très longtemps, les annonces faramineuses qui n’aboutissent pas ou qui aboutissent avec des coûts qui dépassent l’entendement, des services publics affligeants pour ceux qui doivent les utiliser au quotidien, un secteur privé en panne d’imagination qui se contente de vendre des terres ou des bâtiments en bénéficiant de la spéculation livrée sur un plateau à partir de 2005, les chemins mal construits qui détruisent des vies et des familles, les bâtiments qui défigurent notre paysage et les atouts que le Bon Dieu a donnés à ce pays, les comportements des individus en deçà généralement de ce qu’on pourrait appeler « civilisé » etc…

Bref, elle nous entoure, nous étouffe matin et soir, nous agresse même. Pourtant, nous nous contentons comme les miséreux que nous sommes de passer notre chemin comme un troupeau de moutons, concernés plutôt par l’illusion d’une modernité autour de la technologie et d’un mode de vie axé sur la possession d’objets rutilants sinon clinquants. Molière (dont je suis très loin d’en avoir le talent) pourrait réécrire cent fois le Bourgeois Gentilhomme en ces temps dans ce pays.

Mais je diverge. Soyons clairs, cet article ne s’adresse pas aux nombreux Mauricien(ne)s de talent qui travaillent matin et soir soit pour faire avancer une cause collective pour le bienfait de leurs compatriotes soit pour faire avancer la science, les arts, l’humanisme, l’éducation (la vraie), etc… Cet article s’adresse surtout à ce que j’appellerai la médiocrité systémique. Comment la définir ? Le Larousse nous y aidera :
Médiocre : « Qui est très en dessous de la moyenne, qui est insuffisant »
Système : « Ensemble d’éléments considérés à l’intérieur d’un tout fonctionnant de manière unitaire »
On définira donc la médiocrité systémique comme cet ensemble, ce tout qui nous pousse à être moins bon que ce que nous pouvons être ou le devenir.

« Le poisson pourrit toujours par la tête. » (proverbe africain).

On se contente souvent d’évoquer la médiocrité des petites gens. Exercice fort inutile, car elle n’est que la conséquence d’une insuffisance bien plus grande : la médiocrité des puissants et des régnants ! Parlons-en donc ! Celle-ci découle d’abord du besoin des puissants du moment de se prendre pour des étalons capables d’engendrer une progéniture plus capable qu’eux-mêmes et donc de leur transmettre les clés du pouvoir et les rentes qui vont avec. Hélas, la nature a souvent des volontés différentes. Plus que souvent, ces fistons (ou filles) (nonobstant quelques exceptions) dotés de compétences pour le moins bancales se retrouvent à régner sur nos têtes. Regardez autour de nous, secteurs publics et privés compris, le nombre de ces individus qui nous font tant de mal de par leurs limitations. La garantie des rentes financières par un système qui est tout sauf équitable et qui protège, des fois de façon occulte, n’oblige en rien ces puissants à revoir des fonctionnements dépassés et archaïques.

Quelle en est la conséquence ? Qui se ressemble, s’assemble dit-on. En général, le fiston (la fille) s’entourera de gens du même acabit et s’assurera, pour pouvoir rester en contrôle, que ceux qui sont en dessous le soient à des rôles d’exécutants consensuels bien que certains puissent en faire beaucoup plus. Tout le contraire de ce qu’il faut pour faire progresser un système. Ce rabaissement systématique des gens qui ont besoin de travailler pour se nourrir conduit au fil du temps à une démission mentale et les pousse à faire le strict minimum. C’est là un des outils de cette médiocrité qui nous afflige.

La quintessence de cette médiocrité des puissants est ce Parlement, autrefois grand, aujourd’hui nauséabond. Réparti qu’il est entre aboyeurs primitifs, béni-oui-oui à la botte du chef, jouisseurs invétérés, « showmen » qui font passer le style pour de la substance et caciques de tous genres qui protègent tout sauf l’intérêt général de la République. La pauvreté du langage et surtout de la pensée si nécessaire à notre avancement dans ce monde complexe rend presque agréable une fosse septique en comparaison. Qui est responsable d’y avoir mis de tels abrutis sinon nous : d’autres médiocres autrement connus comme « lepep admirab » ?

Parlons maintenant d’un deuxième outil : l’abêtissement systémique

« L’intelligence, ce n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait quand on ne sait pas » (Jean Piaget). Quel serait le meilleur moyen de contrôler une population sinon par son éducation ? En la matière, on trouvera difficilement un meilleur système à générer des médiocres que le système éducatif mauricien. Un système axé sur le martèlement d’informations dans la tête des enfants sans volonté d’y mettre un contexte, de leur faire réfléchir, de leur faire apprendre à conceptualiser une pensée ou d’apprendre à être autonome dans l’acquisition des savoirs nouveaux. Bref sans les apprendre à cultiver l’intelligence.

Ceci a pour résultat de transformer nos enfants en perroquets bien dressés et de récompenser uniquement ceux parmi eux capables de régurgiter le maximum d’informations.

« Les hommes naissent ignorants et non stupides. C’est l’éducation qui les rend stupides » (Bertrand Russell). Cette machine infernale se perpétue dans les cycles secondaires et tertiaires où primo, trop souvent on confond la technique pour le savoir et secundo, sous prétexte de spécialisation les compétences sont de plus en plus étroites.
Une des conséquences en est la production des « idiots utiles » du capitalisme, des gens avec des compétences pointues dans un domaine spécifique mais totalement incapables d’approcher une problématique dans sa globalité dès que celle-ci dépasse leurs zones de confort. Incapables également d’innover car incapables de conceptualiser ou de connecter des informations disparates pour en faire un tout. Résultat : ce qu’on a tous vécu, secteurs public et privé compris : des services inefficaces, dépourvus de qualité, mal exécutés, une religion de l’à-peu-près que, par insularité, on a accepté comme standard.

« Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d’apprendre. » (Montesquieu). Parlons un instant de ces chevilles ouvrières du système éducatif : les enseignants. On se souvient tous de ces enseignants admirables qu’on a croisés sur les bancs de l’école. Ceux qui nous ont transmis leur passion du savoir et qui nous ont inspirés pendant que nous grandissions. Malheureusement, on se souvient aussi de ces enseignants médiocres jusqu’à la moelle qui sont venus à ce métier par recherche de métier confortable ou pour faire du business et qui, pour certains, avilissent l’esprit des plus faibles parmi nos enfants. On inclura parmi eux les corporatistes syndiqués cherchant à perpétuer l’éducation-business et donc le système tel qu’il est pour leurs bénéfices.

« Everybody is a genius. But if you judge a fish by its ability to climb a tree, it will live its whole life believing that it is stupid » (Albert Einstein). L’autre aspect infernal de ce système éducatif est sa capacité à produire et à mettre en situation d’échec des milliers d’enfants année après année par sa volonté de juger des enfants sur la base d’un cursus unique, ce qui oblige ces pauvres innocents à ingurgiter des masses d’informations inutiles et non-connectées pour devoir les recracher par la suite sans avoir rien compris en cours de route.

Cette mise en échec de nos enfants dès leur plus jeune âge et leur mise à l’écart de la société sans avoir pris le soin ou avoir fait l’effort de leur donner une éducation qui soit inclusive et qui soit fondée sur des valeurs est une des choses les plus cruelles qui soit car elle anéantit la soif d’apprendre innée en tout humain qui voit la lumière en ce monde.
« Un homme sans éthique est une bête sauvage lâchée sur ce monde » (Albert Camus). Elle est aussi la source de tous les maux et toutes les barbaries qui prolifèrent au sein de notre société car l’école, ayant démissionné de sa mission éducative pour se limiter à la dissémination d’informations, nous donne des cerveaux inconscients incapables de réfléchir, de comprendre la portée de leurs actes ou de nuancer une information autrement que par un système binaire basique (bien/mal, bon/mauvais etc …)

Les hypocrites qui perpétuent ce système (généralement les médiocres qui règnent, voir plus haut) en sont les principaux bénéficiaires. Car cette production d’enfants en échec viendra grossir les rangs de « lepep admirab » cette masse malléable, à mémoire courte qui comptera le jour des élections et qui monnayera son vote contre des bricoles pour ensuite se retrouver à mendier des faveurs pour eux-mêmes ou pour leurs proches sans jamais se demander s’il leur était possible de vivre différemment. Ainsi va la société en ce royaume des médiocres.

L’autre bénéficiaire de cette production massive d’enfants en situation d’échec ou semi-échec éducatif est bien évidemment le capitalisme qui y trouve d’abord sa main-d’œuvre non-qualifiée, pas chère et présumée docile pour des entreprises/industries locales peu sophistiquées en opération (en comparaison avec leurs semblables au niveau mondial) et donc nécessitant beaucoup de travailleurs manuels.

Ensuite, le capitalisme y trouve aussi sa masse de consommateurs imbéciles (je préfère le terme anglais « dumb consumers »), celle qui sera aisément influencée dans ses choix par le marketing, les exercices de communication manipulatoires et le matraquage d’images. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour dans les centres commerciaux et de constater la quantité d’individus, en état d’abrutissement, qui y circulent comme des zombies en étant convaincus de valoriser leurs existences par cette activité. Encore mieux, un détour par les « food-courts » et la visualisation du gavage animalier qui y a lieu écartera une bonne fois pour toutes l’idée que ces gens ont pu être éduqués à un moment de leurs misérables vies. On n’ose même pas évoquer les bonnes manières à table tellement ce concept est éloigné des tendances actuelles en ce royaume.

Kenneth Rogoff, prix Nobel d’économie, décrit cela de façon tranchante dans un article d’opinion intitulé « Coronary Capitalism ». C’est aussi un plaisir de faire référence à l’interview locale récente du Dr Cassam Hingun sur la malbouffe pour mieux comprendre comment les inconscients, qu’a produits ce système scolaire affligeant, sont contents de se tuer tout seuls.

AVINASH RAMESSUR