Cinq semaines après le dramatique accident de la route ayant fait dix victimes au virage de Sorèze, toutes à bord du bus BlueLine de la Corporation Nationale de Transport (CNT) immatriculé 4263 AG 07, des preuves de plus en plus accablantes engageant la responsabilité de l’opérateur font surface. Le carnet de bord personnel, entretenu par le receveur d’autobus, Vishamitr Bundhoo, alias Ram, vient contredire une première version des faits au sujet d’un incident survenu le 13 décembre 2012 à la gare routière de Vacoas. Celui-ci concernait une collision entre ce même bus BlueLine avec un autre autobus de la CNT. Ensuite, les premières observations des experts sont venues confirmer l’état pitoyable du raccord de freinage de cet autobus, pièce qui comportait pas moins de quatre fuites majeures. Puis, dans la matinée d’hier s’est déroulée la reconstitution des faits en quatre étapes sur La Nationale, avec la participation du star witness, Ram Bundhoo, en présence de son homme de loi, Me Navin Ramchurn. Cet exercice s’est déroulé dans une atmosphère lourde et remplie d’émotions, le principal concerné éclatant en sanglots à l’endroit où l’autobus avait terminé sa course.
A la fin de la semaine écoulée, les enquêteurs du poste de police de Pailles avaient déjà consigné les témoignages de 42 des 43 passagers de l’autobus ayant survécu l’accident. La déposition d’Ormeela Hanooman, âgée de 57 ans, n’a pu être enregistrée jusqu’ici en raison de ses graves blessures lors de cet accident.
Au tout début de son hospitalisation, cette victime, transportée initialement à la clinique Apollo Bramwell, avait été admise à l’Intensive Care Unit du Princess Margaret Orthopaedic Centre (PMOC) où son état inspirait de vives inquiétudes. Depuis la semaine dernière, elle a donné des signes de progrès encourageants. Mais on attend le feu vert des médecins pour que Ormeela Hanooman soit entendue par la police.
À ce stade, le point fort de l’enquête policière se résume à un carnet en possession du receveur de la CNT et où sont inscrits à la fin de chaque journée de travail les détails qui méritent d’être relevés. Le récit des incidents en date du jeudi 13 décembre de l’année dernière est édifiant à plus d’un titre et prend à contre-pied les détails communiqués officiellement à l’Assemblée nationale en réponse à la PNQ du mardi 7 mai.
Dans un premier temps, la direction générale de la CNT avait tenté de minimiser les circonstances de cet incident en faisant le vice-Premier ministre et ministre de l’Infrastructure publique, Anil Bachoo, déclarer que « since the bus bearing Registration Number 4263AG07 started operating in August 2007, it has been involved in only one minor accident on 13 December 2012 at Vacoas bus stand. It slightly knocked against another National Transport Corporation bus which was stationary. There was no injury to any party except that the bus was slightly scratched. »
Flagrante contradiction
Or, en date de ce même 13 décembre, le receveur Bundhoo fait état dans son carnet de la gravité de l’accident survenu vers les 15 h 30 à la gare de Vacoas. L’autobus, immatriculé 4273 AG 07 était conduit par l’ancien chauffeur Ganesh Deepchand. Une fois à la gare, le receveur Ram Bundhoo était parti quitter son Waybill avec le chef de gare alors que le chauffeur cherchait une place pour se garer.
« Mo ankor koté kabin sef de gar, mo truv sofer Ganesh démarré pou fer letur. Ti éna ène bis, so niméro 2816 JU, 07 ti fine arrêté lor robo kot lagare. Kan mo sofer fine pèse so frein, bis-là pa fin arrêt. Li fine alle tappe ar lott bis-là par derrière. Bis 2816 JU 07 so parebriz fine éklaté et vitre fine tombé. Nou bis 4273 AG 07 ti andommazé. Parbriz divant fine felé. La porte ti kabossé ek laglas (rétroviseur) ine kassé », a fait comprendre le receveur à Week-End en attendant d’aller consigner une Further Statement à la police à ce sujet et de soumettre son carnet en tant que Documentary Evidence.
Cette flagrante contradiction dans les faits et les informations tronquées fournies par la CNT au ministre de tutelle pour répondre à la PNQ du leader de l’opposition, Alan Ganoo, risque de coûter cher aux responsables de la CNT. Les dégâts étaient tellement mineurs, selon les dires de la CNT, que l’autobus 4263 AG 07 n’est retourné sur la route que le 9 janvier dernier, soit un peu moins d’un mois après. C’est ce qu’affirme ce témoin.
L’autobus impliqué dans l’accident meurtrier du 3 mai devait de nouveau tomber en panne le 7 février de cette année. A la suite de quoi, le tandem Deepchand/Bundhoo s’est vu allouer un autre autobus 4244 SP 05 pour travailler jusqu’au 20 février. Le 7 mars dernier, le bus BlueLine 4263 AG 07 avait obtenu son Fitness pour une période d’une année.
Poursuivant sa chronologie des pannes de cet autobus, le receveur Bundhoo soutient qu’au début de la semaine du 15 avril, ce même autobus est de nouveau tombé en panne à 9 h 30. La raison est : perte de pression dans la valve. Puis vint la panne du 29 avril de cette année avec « vacuum baissé dans sirkilasyon et sak fwa bizin akséléré pou vacuum monté ». Les défauts mécaniques ont été rapportés au dépôt de La-Tour-Koenig avec des réparations effectuées le même jour.
Devant ces détails fournis par ce principal témoin à charge, les responsables de cette enquête policière devront procéder à une contre-vérification avec un examen des dossiers tenus par la CNT dans ses différents dépôts et également l’interrogatoire d’autres employés et hauts cadres de la CNT. Cette étape ne devra intervenir subséquemment à la Further Statement agréée entre le receveur de la CNT et les policiers après les quatre heures d’auditions de cette semaine.
Toutefois, la séquence des problèmes mécaniques survenus au bus BlueLine 4263 AG 07 confirme que la véritable cause de cet accident reste des freins défectueux. D’ailleurs, les observations préliminaires des experts font état d’un « raccord de freinage rapiécé » de cet autobus avec pas moins de quatre points de fuite majeure dans ce système. Le seul équipement qui aurait fonctionné au moment des faits serait le frein à main du côté droit. Les analyses des pièces à convictions, enlevées de l’autobus sous contrôle des experts de la police, ont déjà été complétées par le Forensic Science Laboratory (FSL).
Le rapport du FSL devra être soumis aux autorités compétentes dans les jours à venir. A l’Assemblée nationale, mardi dernier, le Premier ministre par intérim, Rashid Beebeejaun, a confirmé que « the Principal Engineer of the Ministry of Public Infrastructure, carried out an examination of the motor bus. He has submitted his report to the police ». Néanmoins, il s’est gardé de confirmer le fait à l’effet que « both the reports from the Indian experts and from the mechanical workshop of the MPI have confirmed that the alternative security braking system had failed when the brakes failed ».
Dans la matinee d’hier, une importante étape dans l’enquête a été franchie avec le retour de Ram Bundhoo sur les lieux de l’accident. Il a vécu un véritable calvaire pendant les deux heures de durée de cet exercice en quatre étapes sur La Nationale, soit de la hauteur du verger de Sorèze au point d’impact fatal sur la voie de dégagement de la Port Louis Ring Road Phase I.
L’émotion était à son comble vers la fin de cette reconstitution. Arrivant au point où le bus BlueLine de la CNT avait terminé sa folle course en se heurtant au terre-plein pour se renverser, Ram Bundhoo n’a pu retenir ses larmes. Les images bouleversantes des passagers désespérés et des cris à l’intérieur de l’autobus en cette matinée du 3 mai lui sont revenus. Il n’a pu s’empêcher d’avoir une pensée pour son collègue, Ganesh Deepchan, tué sur le coup, et les autres victimes.
« Guette sa ! lamem sa dix dimounes-là fine perdi lavie. Kuma mo piy fer pou blye sa ène zir… », a-t-il déclaré. Les policiers ont dû interrompre l’exercice pendant plusieurs minutes, le temps de permettre à Me Ramchurn d’apporter un peu de réconfort au receveur de la CNT.
Un peu plus d’un kilomètre en amont, les malheurs de l’autobus 4263 AG 07 avaient débuté ce vendredi 3 mai. Après avoir quitté le pont Colville Deverell, Ganesh Deepchand s’était rendu à l’évidence qu’il n’avait plus le contrôle de son bus, qui n’avait plus de freins.
« Sofer pe pomper mem mais pena frein. Mo guet mo sofer, mo sofer guet mwa ! En mem temps bis contynye desann », répète Ram Bundhoo aux policiers. Il confirmera sa version initiale au sujet des instructions pour ramener tous les passagers à l’arrière du bus par mesure de sécurité en mettant en exergue l’acte de bravoure de Ganesh Deepchand dans ces moments dramatiques en ajoutant que « mo pas ti kone sa simin-la avant, monn nek truv sofer rentre ladan pou essay ralenti bis-là. »
Mais il était déjà trop tard et le sort avait décidé autrement pour ces dix victimes…