La dirigeante du PMSD et présidente du Public Accounts Committee, Aurore Perraud a été catégorique dans l’entretien qu’elle a accordé au Mauricien cette semaine pour dénoncer la discrimination à Maurice : « Il faut être hypocrite pour dire qu’à Maurice, tout se passe bien dans le meilleur des mondes, qu’on s’aime, qu’on s’adore, qu’il n’y a pas de problème lorsqu’on cherche du travail, qu’il n’y a pas de favoritisme, pas de discrimination et que tout le monde a des chances égales. » Par ailleurs, elle défend la position de son parti concernant la réforme électorale, le redécoupage des circonscriptions et la tenue du recensement sur la base des communautés, évoquant également son expérience, en tant que femme, dans la politique active et au sein de son parti.

Nous célébrons cette semaine l’anniversaire de la naissance de sir Gaëtan Duval. Quels souvenirs gardez-vous de ce tribun ?

Malheureusement, je ne l’ai pas connu personnellement. J’étais encore trop jeune et trop loin de la politique. Toutefois, l’image de ses funérailles est encore gravée dans ma mémoire. Je me souviens de la foule de personnes de toutes les communautés qui était sortie pour regarder passer le cortège. C’était la première fois que je voyais des obsèques d’envergure nationale. Comme cela avait marqué mon esprit, je me suis intéressée à la personne qu’il était et je me suis documentée. C’est ainsi que j’ai pris connaissance de sa générosité, de son sens du patriotisme. Ce mauricianisme qu’il pratiquait et cette disponibilité pour les autres m’ont beaucoup interpellée. En mai dernier, le PMSD avait organisé, à la municipalité de Port-Louis, un colloque réunissant les personnes qui l’avaient côtoyé de son vivant. Cela m’a permis de connaître d’autres facettes de sir Gaëtan Duval. Plus je le découvre, plus je trouve qu’il avait une personnalité attachante. Je suis fière aujourd’hui d’être membre d’un parti qu’il a légué afin de pouvoir suivre ses traces. Xavier-Luc Duval aime à dire que Gaëtan Duval nous inspire toujours. Dans les moments difficiles, alors que nous sommes appelés à prendre une décision délicate, il arrive qu’on se demande ce qu’aurait fait Gaëtan Duval. En tant que jeune député, je suis heureuse d’avoir la chance de me placer sur les traces d’une personnalité comme sir Gaëtan Duval, un humaniste qui faisait de la politique au sens noble du terme, c’est-à-dire non pas pour se servir des autres mais pour se mettre au service des autres.

Est-ce grâce à lui que vous vous êtes jointe au PMSD ou par pur hasard ?

Le hasard n’existe pas. Chaque chose a une cause et une raison que la motive. Je n’ai pas adhéré au PMSD directement à cause de sir Gaëtan Duval mais c’était plutôt de façon indirecte. J’étais enseignante au collège père Laval et j’avais coutume d’accompagner les parents. Ce qui fait que j’allais voir les élèves chez eux après les heures de classe afin de mieux comprendre leurs comportements et leurs problèmes. C’est ainsi que j’ai découvert qu’ils vivaient souvent dans un environnement marqué par la drogue, la prostitution, la misère. Une partie de mes salaires était utilisée pour venir en aide aux familles. Le plus important pour moi était le sort des enfants. J’apportais souvent du pain en plus que je partageais avec les élèves à midi. Aussi, lorsqu’on m’a approchée pour faire de la politique, je peux vous dire que j’ai instinctivement refusé. J’avais une aversion pour les politiciens. J’avais la conviction qu’ils étaient tous des menteurs et que tout politicien cherchait à gagner le vote des électeurs par tous les moyens. J’ai toujours dit non, pas question. Comme les politiciens savent bien faire les choses, ils ont commencé à approcher mes proches dont mon père, mon beau-père et c’est finalement mon mari qui m’a convaincue en me disant : « Aurore, tu consacres une bonne partie de l’argent de la famille aux enfants. Il faut que tu prennes cette invitation à faire de la politique comme un appel divin. En faisant de la politique, tu auras plus de moyens d’aider à changer les choses sur une plus grande échelle. » J’ai finalement accepté de faire de la politique avec l’idée que j’aurais davantage de moyens d’aider les gens. Vous me demandez si Gaëtan Duval m’a inspirée pour faire de la politique. Je peux répondre que oui, je me suis inspirée de son œuvre. Il utilisait ses contacts et son argent pour se mettre au service des autres. Moi aussi, je veux servir les autres et mon pays de façon honorable.

Après huit ans passés dans la politique, est-ce que votre aspiration a été assouvie ?

Je pense que oui. J’ai surtout compris que pour faire de la politique, il fallait aimer les gens peu importe leurs communautés, leurs religions, qu’ils soient chrétiens, hindous, musulmans, etc. Il faut aimer son pays. Si ce n’est pas le cas, il sera impossible de faire de la politique. Je suis députée d’une circonscription dont une grande partie est dominée par la pauvreté, voire la misère dans tous les sens du terme, la misère humaine qui est encore plus dure que la pauvreté matérielle.

Étant femme, est-ce que vous avez une approche différente des hommes politiques dans votre façon d’opérer ?
Tout député et politicien, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, doit servir ses mandants et son pays sans aucune discrimination. Il se peut que chacun ait une approche différente. La femme a une approche très maternelle, une capacité d’écoute plus développée, est plus attentionnée et a une plus grande sensibilité dans sa façon de recevoir les gens. Homme ou femme, en tant que politicien(ne) doit être animé(e) par le désir de servir.

Au sein de votre parti, en tant que femme, avez-vous la même liberté d’action que les hommes ?

J’ai la chance d’être dans un parti où tous les membres sont traités sur un pied d’égalité. Je suis heureuse que le PMSD donne suffisamment de place et d’espace à la femme pour s’épanouir en politique. C’est ainsi que l’occasion a été donnée aux femmes de s’occuper des fonctions telles que celles de président de conseil de district, vice-présidente de conseil de district. Cela a été le cas pour Véronique Leu-Govind ou Deshka Bundhoo à Pamplemousses-Triolet. Pour leur part, Nathalie Gopee a été maire à la municipalité de Curepipe et Arline Koenig a été adjointe au maire à Quatre-Bornes. Malini Seewocksing et moi sommes députées et j’ai eu moi-même l’occasion d’occuper des fonctions ministérielles au ministère de l’Égalité des genres. Le parti a formé, a aidé et soutenu chacune d’entre nous dans nos fonctions. Aujourd’hui, Véronique Leu est présidente du parti. Les femmes ont donc l’occasion de servir le pays et de promouvoir les valeurs du parti. Je suis contente de pouvoir travailler au sein du PMSD.

Pensez-vous qu’il aurait fallu avoir plus de femmes au Parlement ?

Certainement. Il faudra, pour commencer, avoir plus de femmes à des postes de responsabilité dans le parti.

Y a-t-il une complicité entre les femmes au sein de l’Assemblée nationale ?

Je n’irai pas jusqu’à dire complicité. Il y a une certaine solidarité entre nous. Il y a une entente. On fait parfois un brin de causette.

Est-ce que la femme est respectée au Parlement ?

Il y a encore du progrès à faire. Peut-être qu’on aurait pu être plus respectueux envers soi-même, plus respectueux envers l’autre, respectueux envers les institutions. Il y a encore des efforts à faire dans ce sens-là. Je dois dire que je n’ai jamais vu de manque de respect flagrant et intentionnel envers une femme. Je ne me souviens pas d’un incident au cours duquel un homme a vraiment manqué de respect pour une femme.

À quelques jours de la rentrée parlementaire, comment le PMSD se prépare-t-il ?

Au PMSD, on trépigne d’impatience à l’idée de la reprise des travaux parlementaires. On s’y est bien préparés à travers les interpellations parlementaires. Nous reprendrons nos activités parlementaires avec le même esprit de combativité qui a prévalu depuis qu’on est dans l’opposition. Comme vous le savez, le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, a depuis mars 2017 posé pas moins de quarante questions et une PNQ dont 18 depuis le début de l’année. Chacune de ces questions percutantes et révélatrices a permis d’obtenir beaucoup d’informations que le gouvernement aurait eu tendance à cacher. À travers ces questions posées sans aucune frayeur, le leader de l’opposition s’est imposé comme le gardien de la démocratie et comme la voix du peuple, d’autant plus que ces questions concernent directement les préoccupations de la population. Souvent en désespoir de cause, les gens victimes d’injustice ou d’abus de pouvoir ou qui sont témoins de tentatives de corruption viennent le voir pour lui confier leurs problèmes ou attirer son attention sur quelque chose d’anormal. Sur la base de ces informations, il fait ses recherches (qui prennent souvent la forme de PNQ) qui sont très bien travaillées. Je dois vous avouer qu’au niveau du parti, nous sommes impressionnés par non seulement le travail de recherche qu’il effectue, mais les résultats et les répercussions de ces questions qui se sont avérés très efficaces.

Quels sont les sujets que vous voudriez le plus évoquer pendant cette dernière partie des travaux parlementaires pour cette année 2018 ?

La question de discrimination m’a toujours interpellée avant même que je sois un parlementaire. Or il y a encore beaucoup d’inégalités qui sont cultivées dans notre cher pays. D’ailleurs, un des sujets de discorde, lorsque le PMSD avait quitté le gouvernement travailliste à l’époque, était la déclaration que j’avais faite lors d’un congrès devant des milliers de personnes, et selon laquelle ce n’est pas tout le monde qui a la chance de travailler dans la fonction publique. J’avais dit cela en 2012. Aujourd’hui, j’entends Affirmative Action reprendre le même thème devant la Commission des droits de l’Homme des Nations unies.

Le fait d’être présidente du Public Accounts Committee vous permet sûrement d’avoir une abondance de questions ?

Au niveau du PAC, je suis au premier rang dans la mesure où le comité a le pouvoir d’appeler les fonctionnaires pour leur poser des questions. Mais en même temps, c’est très frustrant. On a l’impression qu’on travaille pour rien. En premier lieu, il y a un “backlog” qui fait qu’on traite encore des problèmes concernant l’ancien gouvernement. De plus, malgré les demandes des précédents présidents et malgré mes interventions auprès du Premier ministre, les “Standing Orders” n’ont toujours pas été amendés pour discuter des rapports du comité au Parlement. De plus, il faudrait pouvoir prendre des mesures contre un fonctionnaire qui a mal fait son travail. C’est la raison pour laquelle les parlementaires ne sont pas motivés pour participer aux travaux du comité chaque jeudi.

Parmi les législations qui pourraient être débattues avant la fin de l’année, figurent celles concernant la réforme électorale….

Nous n’avons pas l’impression que le gouvernement a vraiment la volonté politique de présenter une vraie réforme électorale. Le projet qu’il vient de présenter s’apparente à un “eye wash”. C’est un projet qu’il est obligé de présenter, d’une part, afin de satisfaire le Comité des Nations unies des droits de l’homme et, d’autre part, par rapport au cas de Rezistans ek Alternativ. S’il était sérieux, il se serait attaqué en premier lieu au déséquilibre qui existe actuellement dans les délimitations des circonscriptions. C’est notre cheval de bataille et je suis fière que le PMSD soit le seul parti qui prône, défend et dit la vérité. Le leader de l’opposition a déjà déposé ses propositions devant l’Electoral Boundaries Commission. Notre document, qui est bien ficelé, a été préparé sans l’aide de personne, ni de Rama Sithanen. Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que l’inégalité commence dans le découpage actuel des circonscriptions. Regardez les circonscriptions nos. 4 et 5 (Elle nous montre une carte des circonscriptions). Par exemple, regardez la circonscription no. 14, la plus grande. Pourquoi a-t-il fallu faire un détour pour enlever la Cité Kennedy de la circonscription no. 18 ? La logique veut, puisque c’est une grande circonscription, qu’il faille diminuer sa superficie. La logique veut que, puisque la circonscription no. 3 est la plus petite, elle doive comprendre Baie-du-Tombeau. Pourquoi Baie du Tombeau a-t-il été annexé à la circonscription no. 5 ?

Nous sommes d’accord pour une réforme électorale digne de ce nom. En ce qui concerne le transfugisme, le PMSD en a toujours été victime. On n’a qu’à citer Alain Wong, Marie Claire Monty, etc. Dans son projet, le gouvernement considère qu’on ne pourra rien faire pour ceux élus selon le modèle FPTP. Pourquoi ? Cela crée des grades de parlementaires. Nous voulons une réforme électorale qui revoie tout en profondeur et pas uniquement des mesures “piecemeal”. Ce n’est ni sérieux, ni crédible.

La proposition du PMSD concernant un recensement qui prend en compte des communautés a soulevé un tollé…

Je suis fière que le PMSD, seul contre tous, prône, dise et défende la vérité. Nous ne faisons pas de la politique pour être bien vus pour une éventuelle alliance. On ne fait pas de la politique pour ne pas froisser une partie de l’électorat ou pour gagner les électeurs. On ne fait pas de la politique pour « couper trancher » et s’accommoder pour obtenir le pouvoir. Parce qu’on défend le “best loser system”, on nous traite de communalistes. Laissez-moi rappeler que le PMSD est le seul parti à avoir dit que n’importe quel citoyen peut devenir Premier ministre. On s’est battus pour cela. Pourquoi le recensement que nous préconisons va-t-il déranger ? Il va déranger qui ? Et pourquoi ? Il faut être hypocrite pour dire qu’à Maurice, tout se passe bien dans le meilleur des mondes, qu’on s’aime, qu’on s’adore, qu’il n’y a pas de problème lorsqu’on cherche du travail, qu’il n’y a pas de favoritisme, pas de discrimination et que tout le monde a des chances égales. Il faudrait qu’on soit naïf, aveugle, borné et hypocrite pour croire cela. Nous savons bel et bien que la discrimination existe à tous les échelons, dans toutes les sphères et dans tous les secteurs. Il ne faut pas jouer à l’autruche. Pour guérir une maladie, il ne suffit pas de donner du Panadol, il faut la diagnostiquer, l’identifier. Maintenant, on nous dit qu’on ouvrira une boîte de Pandore. Jamais. Nous sommes une population assez intelligente pour comprendre ce qui se passe. On demande à la population de « fer koumadir pena discriminasion kan ferme twa atas toi dan station lapolis ». Ceux qui disent le contraire sont des hypocrites qui ont pratiqué du communalisme scientifique et qui ont peur de ce que les autres sections de la population diront. Nous ne voulons pas être complices ou pouvoiristes.

Le gouvernement insiste que la réforme électorale donnera accès à plus de femmes au Parlement. Est-ce votre avis?

C’est vrai qu’une des propositions gouvernementales concerne une meilleure représentativité de la femme. Nous ne sommes pas contre la réforme électorale. Nous sommes en faveur d’une réforme globale. Il ne faut pas avoir une réforme pour assurer une meilleure représentativité de la femme. Quel parti votera contre un tel projet ? Il faut plus de femmes dans la politique active.

Quid du financement des partis politiques ? Il faut en parler, mais il faudra jouer franc jeu. Il ne faudrait pas jouer au plus malin du genre « Mo le kone ki mo kamarad pe gagne et mwa mo pa pou dir seki pou mwa ». Toutefois, je reconnais qu’il faut régulariser le financement des partis politiques.

Dans un même mandat, vous avez été aussi bien dans le gouvernement que dans l’opposition. Comment avez-vous vécu ce changement ?

Lorsque, j’ai compris que nous allions quitter le gouvernement, j’ai ressenti un calme, une paix d’esprit. Il y avait même une pointe de fierté. Nous sommes partis sans qu’on nous mette à la porte. C’était une décision lourde de sens et de conséquences. Je ne savais si je serais ministre à nouveau. Mais j’étais contente d’avoir démissionné sur la base des principes. Le PMSD ne s’est pas accroché à son fauteuil. On est parti pour le pays. Le PMSD a toujours fait des sacrifices pour le pays depuis l’indépendance. SGD avait accepté de faire une coalition contre l’avis de ses partisans. Imaginez-vous ce qui se serait passé si on avait voté le Prosecution Commission Bill. Qu’est-ce qui se serait passé si l’institution judiciaire avait perdu son indépendance ? En tant que jeune, en tant qu’apprentie en politique, jamais je ne me suis demandé pourquoi nous n’étions pas restés. Je suis heureuse d’avoir contribué à sauver le judiciaire à Maurice. Ensuite, le nombre de scandales qui ont suivi nous a donné raison. Qu’aurions-nous fait si nous étions encore là-bas ? Ce qui me fait mal, c’est que les gens ne comprennent pas la démarche du PMSD.

Après votre départ, avez-vous l’impression que le PMSD a perdu une partie de son électorat ?

Non, je ne le crois pas. Le gouvernement nous aide en cela avec le nombre de scandales dénoncés par le PMSD lors de différentes PNQ au Parlement. Lorsqu’on voit la débâcle dans les autres partis, on n’a pas peur.

Il est évident que le PMSD ne pourra pas se présenter seul aux élections générales qui seraient derrière la porte. Est-ce que le choix de votre partenaire est fait ?

Je ne pense pas que nous soyons à la veille des élections. Il est encore trop tôt pour parler d’alliance. Certains disent toujours qu’ils vont aller seuls, mais nous savons ce qui se passe. Pour le moment, il y a encore beaucoup d’incertitudes.

Pas d’alliance avec le PTr donc ?

C’est ce que les gens veulent faire accroire. Le PMSD garde sa liberté d’exister. On a remporté les élections en 2014. C’est vrai qu’on a perdu l’élection partielle à Quatre-Bornes mais on a eu le courage de s’y présenter. Avec le bilan que nous avons au Parlement, nous sommes confiants.