Il y a 45 ans, le 13 mars 1968, plus de cinq cents Mauriciens prenaient le paquebot Australis pour aller s’établir en Australie. C’était le plus grand nombre de personnes en partance en même temps pour ce pays à cette époque. Ils rejoignaient ainsi les milliers d’autres partis avant eux depuis le début des années 60. Des milliers d’autres encore les ont rejoints par la suite dans les années qui ont suivi l’indépendance de Maurice le 12 mars 1968. Rappel.
C’était la grande foule en ce 13 mars 1968, au lendemain de la nouvelle page de l’histoire du pays qui s’ouvrait avec l’indépendance. Très tôt en ce mercredi matin, de nombreuses familles s’étaient réunies pour dire au revoir à leurs proches et amis en partance. Un au revoir qui ressemblait à des adieux. Personne ne savait quand l’on se reverrait et les moyens de communication de l’époque étaient limités. Toutes les correspondances se faisaient par la poste uniquement et prenaient plusieurs jours avant d’arriver à destination. Le voyage lui-même durait une vingtaine de jours.
Pouvoir hindou
À ce moment régnait presque une psychose liée à la situation économique et sociale difficile. Puis, il y avait ces fortes rumeurs, exacerbées par le PMSD de Gaëtan Duval, selon lesquelles les créoles perdraient leurs acquis avec le pouvoir hindou qui se mettait en place dans la mouvance de l’indépendance. Tout cela a contribué à pousser de nombreux Mauriciens à partir. Les bagarres raciales de 1965 entre hindous et créoles, puis celles entre musulmans et créoles au début de 1968, y ont contribué également. La politique d’ouverture que pratiquait l’île-continent était une aubaine. Ce sont des familles entières qui ont alors pris le pari de partir pour l’éducation et l’avenir professionnel de leurs enfants. Mais avec la politique “keep Australia white” pratiquée à l’époque, ce sont surtout les créoles et les blancs qui pouvaient avoir accès à l’Australie.
Une île éclatée
L’historien Jocelyn Chan Low fait comprendre que l’émigration vers l’Australie doit cependant être vue dans un contexte global. Monique Dinan le dit également dans son analyse de l’émigration mauricienne durant la période de 1960 à 1982. Elle en parle dans Une île éclatée, livre publié en 1985. Mais l’historien admet quand même que dans les années 60, cette émigration a été accentuée par les débats autour de l’indépendance. “La fonction publique appartenait aux élites et c’était la chasse gardée des gens de couleur car ils avaient accès à l’éducation. C’est ce qui explique pourquoi une grande partie a voté contre l’indépendance, celle-ci allait leur faire perdre leurs privilèges. On leur a aussi fait croire que le pouvoir hindou aller les balayer. Les blancs employés dans la fonction publique britannique ne se voyaient pas dans une fonction publique mauricienne et il y avait le choix entre rester ou s’en aller”, dit Jocelyn Chan Low. De nombreux hindous ont alors occupé les places vacantes laissées dans la fonction publique par ceux qui ont émigré.
Racisme
Le brio avec lequel Maurice a réussi son développement économique fait dire à Jocelyn Chan Low que la psychose qui régnait à l’époque était démesurée. Pour lui, ils ont été nombreux à ne pas croire en une île Maurice indépendante et prospère. “Maurice avait peur de l’avenir, du chômage ainsi que de la situation économique difficile. Il y avait cette peur du changement de pouvoir”, précise-t-il. Claude Fanchette, qui a beaucoup oeuvré pour que les Mauriciens en Australie puissent garder contact avec leur terre natale, ajoute que ceux qui sont restés l’ont fait de manière très courageuse, eu égard aux raisons qui ont poussé ces milliers d’autres vers l’émigration.
Mais ce n’est pas de gaieté de coeur que ces milliers de Mauriciens ont choisi de partir en laissant derrière eux proches et amis. Ceux qui sont restés en parlent encore avec une certaine tristesse, comme ce père de famille qui compte plusieurs frères et soeurs à l’étranger. Pour lui, il ne fait pas de doute que “cela aurait été tellement beau que toute la famille soit réunie. Les fêtes familiales ne sont plus comme avant”. Il pointe du doigt “le racisme pratiqué à l’époque par le Parti travailliste” et dont, soutient-il, il trouve malheureusement encore les traces aujourd’hui. Pour des raisons évidentes, il préfère garder l’anonymat afin de ne pas être inquiété. Lui-même est resté parce qu’il aime son pays et que son employeur lui a donné des raisons de croire en la méritocratie. “Je voulais aussi servir mon pays”, dit-il.
Regroupement
Mis à part les nombreux déchirements engendrés par cette émigration, elle a cependant été un mal pour un bien compte tenu des difficultés économique du pays, confie Claude Fanchette. “Le pays connaissait des difficultés et ces nombreux départs ont contribué à soulager Maurice”. Sous l’impulsion de Jean Margéot, devenu évêque par la suite, le contrôle des naissances a été mis en place dans cette même optique. Pour pouvoir partir, beaucoup ont vendu tout ce qu’ils possédaient pour s’acquitter des frais du voyage et avoir assez de moyens pour survivre sur la terre qui les accueillait. Certains ont même dû emprunter de l’Église catholique qui les a aidés à travers le Bureau catholique de l’émigration.
Quarante-cinq ans se sont écoulés, mais certains faits demeurent bien frais dans la mémoire de ceux qui ont été touchés par l’émigration. De nombreuses familles se sont reconstituées en Australie avec le regroupement qui s’est ensuivi, ceux installés accueillant à leur tour les autres venus les rejoindre. Beaucoup vivent heureux et se sentent très bien là où ils sont. Il y a toujours cette fierté d’appartenir à la nation mauricienne, selon Jocelyn Chan Low et Claude Fanchette. “Ils ont redécouvert le mauricianisme ailleurs, dans leur terre d’adoption”, conclut l’historien.