Le procès du Mauricien Rajeshwar Daneshwar Gooroochurn (42 ans) se poursuit cette semaine devant la Downing Court à Sydney où siège la Juge Helena Wells. Dans le milieu judiciaire local, l’on estime qu’il se terminera d’ici le début de la semaine prochaine. Plusieurs témoins de la Couronne, des ex-codétenus, interrogés par le procureur Me Simon Apps ont déposé et fait des révélations troublantes devant un jury de douze personnes. La cour de Sydney a ordonné à la presse de ne pas publier le nom des témoins pour des raisons de sécurité.
Le Mauricien, arrêté en novembre 2008, répond de douze chefs d’accusation, dont des menaces de mort, contre des membres de la force policière australienne et contre des Mauriciens qui sont considérés comme des « témoins gênants » pour lui dans un autre cas de trafic de drogue allégué à la suite de la découverte dans le coffre de sa voiture de produits suspects.
L’un des témoins clé, l’ex-bagnard M., a déclaré à la cour avoir été approché par l’accusé à la prison de Parklea au mois de janvier 2009. Il a allégué que Rajesh Gooroochurn lui aurait demandé d’abattre Bridge Mohun d’une balle à la tête devant son domicile en présence de ses enfants. Toujours selon le témoin, le Mauricien lui aurait aussi proposé d’assassiner l’avocat Peter Carver et de prendre des photos en guise de preuve avant de l’enterrer. « Il voulait que ces meurtres fassent l’actualité afin qu’il puisse le suivre à la télé », a-t-il souligné. Il s’est alors retourné vers l’accusé et lui a lancé : « You are a bad man mate. »
À ce stade, la juge Helena Wells a dû rappeler le témoin à l’ordre. Celui-ci a alors expliqué comment il avait approché le chef de la prison pour lui faire part des intentions de l’accusé. La police en a été informé. Le témoin a également affirmé à la cour qu’il n’était jamais question pour lui de faire la « sale besogne » mais que son intention était de toucher les 5 000 dollars et avoir une motocyclette, promis comme dépôt et de disparaître dans la nature. Le témoin a aussi révélé comment Rajesh Gooroochurn s’est enquis auprès d’autres prisonniers des procédures à suivre pour être reconnu comme malade mental.
Le public n’a pas été autorisé à suivre l’audition de plusieurs témoins, dont le policier en civil connu sous le nom de Sam. Celui-ci a raconté comment il avait enregistré la première conversation, le 18 janvier 2009, où l’accusé aurait commandité le meurtre de Bridge Mohun et de Peter Carver. Cette pièce à conviction, une conversation entre Gooroochurn et le policier Sam réalisée à l’insu de l’accusé, est clairement audible et capitale dans cette affaire.
L’audition du témoin Bridge Mohun, l’une des cibles alléguées de l’accusé, a été axée sur les activités de Rajesh Gooroochurn qu’il affirme avoir vu consommer de la cocaïne. Me Dennis Stewart, avocat de Gooroochurn, a contre-interrogé le témoin Bridge Mohun et tenté de lui faire avouer qu’il n’avait jamais vu aucune transaction de trafic de drogue et qu’il en avait après l’accusé du fait qu’il lui aurait soutiré 30 000 dollars.
Les témoignages de Peter Carver et de Mario Bosquet, deux autres Mauriciens sur la liste noire de Gooroochurn, ont été lourdement contestés par la défense quant à l’affaire de trafic de drogue, vu que ces deux hommes ont eu à faire face à des poursuites au civil contre l’accusé avant qu’il ne soit arrêté. Le témoin Mario a avoué à la cour qu’il avait kidnappé, séquestré et tabassé l’accusé lors d’une confrontation en 2006.
Un ex-prisonnier de Long Bay répondant du sobriquet Lin est apparu en cour pour déclarer qu’il avait aussi été approché par Gooroochurn pour tuer neuf personnes. Le témoignage d’un ex-bagnard connu sous le nom de E. pourrait aussi être déterminant dans cette affaire. Celui-ci aurait eu trois conversations enregistrées avec le Mauricien Gooroochurn. Ces conversations, peu audibles, ont été écoutées par les membres du jury vendredi. Le procès a eu lieu à huis clos. Il ressort que le témoin E. aurait lu les transcriptions afin de guider les membres du jury sur les conversations.
Cette semaine, ce sera au tour des détectives Ben Gray et Scott Burton de déposer. D’autres policiers ne comptent pas déposer, vu l’inertie de leur chef hiérarchique à rechercher des éventuels complices de l’accusé. Me Dennis Stewart, qui défend Gooroochurn, compte faire déposer quatre psychologues pour établir que l’accuse souffre de troubles psychologiques.
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Rencontre avec le témoin E…
L’ex-prisonnier et témoin E. est une des personnes que Rajesh Gooroochurn aurait approché à la prison de Long Bay pour tuer neuf personnes contre paiement d’une somme de 5 000 dollars par personne tuée. Nous n’avons pas eu droit d’assister à son témoignage en cour et la police nous a interdit de lui parler. Nous avons pu déjouer la surveillance des policiers et en cinq minutes nous avons pu discuter avec le témoin.
Il n’a pas hésité à nous raconter ce qui suit :
« Gooroochurn est un imbécile. Je l’ai connu à la prison de Long Bay et il paraissait tranquille mais cherchait à faire de la conversation. Il m’a demandé si je connaissais quelqu’un qui pourrait tuer neuf personnes, dont deux gosses. Quand je lui ai demandé le prix, il m’a dit qu’il était très riche et qu’il pouvait me donner ce que je voulais et qu’il était prêt à payer 5 000 dollars par tête et qu’il s’occuperait de moi quand il serait sorti de prison. Comme j’allais être libéré dans trois mois, je lui ai dit qu’il pouvait compter sur moi. J’ai tout de suite pensé que j’allais prendre son argent mais de là à tuer neuf personnes, ce n’était nullement dans mes intentions. Pour moi, c’était un pigeon à plumer d’autant plus qu’il n’avait pas le gabarit à me faire peur. Les jours ont passé et il est devenu mon ami et avait une confiance aveugle en moi. C’est alors que je l’ai vu approcher un autre prisonnier Lin avec lequel il a fait la même proposition contre une somme de 25 000 dollars. Quand j’ai approché ce dernier, il m’a révélé qu’il allait être libéré dans un mois et qu’il allait arnaquer Gooroochurn. C’est alors que j’ai approché les gardes pour faire part des intentions du Mauricien Rajesh Gooroochurn. On m’a mis dans sa cellule qui était truffée d’appareils d’écoute. En prison, il a essayé de se faire passer pour un malade. »
C’est à ce moment que les policiers censés surveiller le témoin l’appellent sur son téléphone et nous avons dû nous séparer.
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AU CENTRE PÉNITENTIAIRE DE LONG BAY: Rencontre avec l’accusé
Nous nous sommes récemment rendus à la prison de haute sécurité à Long Bay dans la banlieue de Malabar à Sydney pour converser avec le Mauricien Rajesh Gooroochurn.
Après les procédures d’usage auprès des autorités du centre pénitentiaire, le détenu Rajesh Gooroochurn s’est présenté dans la salle d’attente tout de blanc vêtu et avait l’air hagard et ne paraissait pas en pleine possession de ses facultés. Comme il nous rencontrait pour la première fois, il était hésitant au départ mais devait clamer son innocence par la suite : « Je ne suis pas d’accord avec ce que les journaux mauriciens racontent à mon sujet et ce ne sont que des faussetés. Je ne suis nullement coupable de ce que l’on m’accuse et je compte me battre pour prouver mon innocence. »
Après l’avoir rassuré sur notre démarche de lui offrir un « fair coverage », Rajesh Gooroochurn s’est épanché plus librement : « La police m’a piégé dès le départ, et ce avec l’aide de certains informateurs qui m’en voulaient. Il y a un certain Mario Bosquet qui était mon partenaire mais nous avons malheureusement perdu beaucoup d’argent et il m’a blâmé. À ma sortie de prison, je compte l’attaquer en justice pour m’avoir tabassé et séquestré, pour effraction et pour m’avoir enlevé en 2006. »
Il nous laisse aussi savoir qu’il compte poursuivre Bridge Mohun, témoin de la poursuite, qui l’aurait balancé à la police alors qu’il a déboursé près de 73 000 dollars avec lui et sa famille pour qu’ils s’installent en Australie.
Selon Rajesh Gooroochurn, le témoin Bridge Mohun s’est lié d’amitié avec Mario Bosquet et les deux ont comploté pour le faire passer comme un escroc et un trafiquant de drogue. Il nous relate son arrestation : « En fait, ma Mitsubishi Pajero était en panne et je l’avais laissée chez un ami qui n’habite pas loin de chez moi. La police y a découvert 443 grammes de Morphine et non 556 grammes de cocaïne comme rapportée dans les journaux. Le rapport de la police a d’ailleurs confirmé cela. Il n’y a absolument aucune preuve que la drogue m’appartenait. Elle a été placée par une tierce personne pour m’incriminer. »
Quant à la présence de plusieurs faux permis de conduire, cartes bancaires avec sa photo sous un faux nom, Rajesh Gooroochurn dira : « Une fois encore les objets ont été placés dans la voiture pour m’incriminer et j’ai été vendu par des informateurs de la police. » Concernant les enregistrements de ses conversations, il affirme que ce sont ses ex-codétenus qui lui ont proposé d’éliminer les « témoins gênants » de son affaire et qu’il a joué le jeu pour ne pas se faire attaquer dans les centres pénitentiaires.
Nous demandons à Rajesh Gooroochurn comment se fait-il que la police soit en présence de trois enregistrements cette fois de la prison de haute sécurité de Long Bay. « Je n’ai jamais commandité le meurtre de qui que ce soit et j’ai la conscience claire et d’ailleurs je vais m’en tirer. Je suis innocent et je vais le prouver en cour. Ce n’est pas juste de dire que je fais face à près de 90 ans de prison car je suis certain que je serai libre très bientôt. J’ai un très bon avocat en la personne de Dennis Stewart assisté par Me Theo Tsambas. »
Nous lui demandons comment il vivait sa captivité : « Je reçois la visite de mon beau-frère occasionnellement et c’est tout. La vie à la prison est très dure et la solitude n’est pas faite pour aider mon état de santé. Je souffre de troubles mentaux et je dois prendre près de 26 comprimés pour mon état dépressif chaque jour. Je vous laisse savoir que le rapport psychiatrique est prêt et qu’il sera déposé en cour. Il a été prouvé que je souffre de problèmes psychiatriques. »
Requinqué, au bout des 45 minutes de conversation, où il semble avoir repris tous ses esprits, Rajesh Gooroochurn devait nous faire savoir qu’il était satisfait d’avoir enfin pu s’expliquer avant de regagner sa cellule.
Texte : Denis Pellegrin (Downing Court, Sydney)