Dans le cadre de la 33e édition du Festival Kreol aux Seychelles sous le thème « FYER NOU LIDANTITE », le Comité international des études créoles (CIEC) a organisé du 28 octobre au 2 novembre dernier son 16e colloque à l’université des Seychelles, à Anse Royale, dans le sud-est de l’île Mahé. Cette conférence a eu le soutien de la communauté internationale, dont l’UNESCO, le PNUD et l’OIF, qui apportent leur concours à la politique linguistique éducative et les Instituts des langues créoles dans plusieurs pays créolophones.

Le 16e colloque international des études créoles a été consacré aux « Mondes créoles, langues créoles et développement: défis éducatifs, culturels et économiques ». Quatre thèmes ont été abordés en priorité: (1) Langues créoles et éducation, (2) Les mondes créoles et ses défis culturels et économiques de développement, (3) Les langues créoles dans un environnement plurilingue: description et analyse de la dynamique des langues créoles et (4) Grammaires créoles: typologie, variation et enseignement. Les organisateurs ont accueilli une centaine de délégués venant de France et aussi des îles Haïti, la Martinique, la Guadeloupe, la Dominique, la Guyane, la Réunion, Sainte Lucie, Le Cap Vert, Guinée Bissau, Sao Tomé-et-Principe, les Seychelles et Maurice.

Durant cinq jours, les spécialistes de la langue créole, chercheurs, poètes, linguistes, universitaires, écrivains et étudiants ont participé dans des sessions plénières, des débats et des échanges d’idées. Parmi les intervenants, figurait une délégation de l’université de Maurice (UoM), avec à sa tête le Professeur Arnaud Carpooran, linguiste, doyen de la faculté des Sciences sociales et humaines à l’université de Maurice et président de la Creole Speaking Union. Il était accompagné de Christina Chan-Meetoo, Yannick Bosquet-Ballah et Yani Maury.

Arnaud Carpooran a évoqué l’état de l’avancement du « projet d’Atlas linguistique et ethnographique de Rodrigues des années 1970 à la situation sociolinguistique rodriguaise contemporaine et globalisée ». Cela fait deux ans qu’il s’est inscrit dans cette démarche avec l’aide de plusieurs collaborateurs.

Plus de 200 heures d’enregistrement sur bandes magnétiques des enquêtes sociolinguistiques faites à Rodrigues dans les années 1970 ont été récupérées chez le linguiste Robert Chaudenson, à Aix-en-Provence, en France. Le Professeur Carpooran indique avoir remis en 2015 ces bandes sonores à l’université de Maurice, cette institution ayant par la suite numérisé ces données.

Le Professeur Carpooran et son équipe ont procédé à « une deuxième enquête, plus contemporaine celle-là, suivant plus ou moins la même méthodologie que la précédente, afin de mesurer l’état de l’évolution du créole rodriguais ». Pour les chercheurs mauriciens, il est question d’analyse des données des années 1970 et de l’établissement d’une comparaison avec les informations recueillies de 2015 à 2018, pour la présentation des avancées de cette enquête.

Cette présentation comporte plusieurs volets, dont le politico-éducatif et la sociolinguistique. « Il est également question de l’influence des médias depuis les 40 dernières années et de l’aspect purement lexical », indique Arnaud Carpooran. L’étude des différences entre les mots qu’utilisent les Rodriguais et les Mauriciens est aussi d’actualité.

« Média et Politique identitaire à Rodrigues »

Tel était le thème abordé par Christina Chan-Meetoo, Senior Lecturer en communication et média à l’université de Maurice. D’emblée, elle a déclaré aux journalistes qu’elle a mené une recherche sur les médias rodriguais quant à la valorisation du créole et l’identité rodriguaise dans la République de Maurice. Il est également question de l’utilisation du créole dans les médias de Rodrigues, avec un angle en vue, « celui de déboucher sur des conclusions par rapport à la place de la femme rodriguaise dans la société rodriguaise ».

La conférencière de l’UoM a noté que contrairement aux médias à Maurice, qui se revendiquent être « indépendants, neutres, fiables », à Rodrigues en revanche, les médias ont « une position très franche », affichant leurs « affinités » et « leurs couleurs politiques » dans la teneur des textes publiés.

Christina Chan-Meetoo a aussi noté qu’il existe « une forme de journalisme activiste très claire » à Rodrigues et une imbrication entre les jeux politiques et le discours sur l’identité rodriguaise portée par les médias… Aussi laisse-t-elle entendre qu’il y a une demande eu égard à la République de Maurice, que les Rodriguais doivent être traités « de manière égalitaire », mais aussi « une prise de parole pour la valorisation et la reconnaissance de la spécificité de l’identité rodriguaise ».

Lang kreol dan Konstitision Parlman/Lasanble Nasional…’

Vinesh Hookoomsing a, lui, abordé la comparaison entre trois pays, avec pour langue principale le créole: Haïti, les Seychelles et Maurice. Ils ont en commun, a-t-il affirmé, les mêmes problèmes pour que leur langue ait accès au Parlement. Le professeur de linguistique avance par ailleurs que Haïti manque de ressources pour faire avancer ce projet. Cela dit, il est mis en exergue que les Seychelles ont fait un grand bond dans la démocratisation de la société seychelloise au Parlement; la langue officielle au parlement est le créole, et ce depuis 1993. L’Assemblée nationale de cet archipel fonctionne « tranquillement » ; il se peut qu’il y ait une hausse de ton de temps à autre. Cependant, poursuit Vinesh Hookoomsing, la manière de procéder est correcte. La langue créole est entrée à l’Assemblée nationale dans un cadre qui permet aux parlementaires d’exposer leurs arguments, de débattre sur les projets « sans désordre ».

Le Professeur Hookoomsing estime que la République de Maurice est parvenue à un stade où la langue créole fera son entrée au Parlement, indiquant que « ce n’est qu’une question de temps ». La majorité de la population mauricienne en général s’exprime en créole; c’est la langue qui cimente la nation, comme le résument si bien les Haïtiens, ajoutera-t-il. Le Professeur Hookoomsing a souligné dans ce contexte : « J’ai proposé dans mon intervention, que pour faciliter le créole à l’Assemblée nationale de Maurice vu que les Seychellois ont une grande expérience en la matière; on a qu’à leur demander de nous conseiller pour faciliter l’entrée du créole au Parlement. Ce n’est pas compliqué, on peut le faire avec beaucoup de facilité, sans bousculer l’Assemblée nationale. » Et celui-ci d’ajouter que la seule phrase dans notre Constitution en ce qui concerne la langue parlée au Parlement est « English shall be the official language of the National Assembly, but any member can address the chair in French ». Ma proposition est comme suit : « English is the official language of Parliament, but any member can address the chair in either Creole or French. »

« La langue créole appartient à tous les Mauriciens »

Gino Alfred, intervenant dans le cadre des débats lors de ce colloque international, a déclaré que le créole est une langue de communication. Il a dit que durant des rassemblements politiques les orateurs s’adressent à l’audience dans cette langue ; les journaux l’utilisent des fois dans leurs colonnes pour véhiculer des informations, mais au Parlement les débats ou autres interventions se font en anglais ou quelques fois en français. Pour lui, certains pensent que la langue créole est destinée aux « pauvres », que c’est « la langue des descendants d’esclaves », que c’est « la langue des illettrés », alors que c’est faux, affirme-t-il.

Gino Alfred invoque donc que la non-utilisation de la langue créole au Parlement est synonyme d’un manque de respect des parlementaires envers ceux qui ont voté pour qu’ils soient élus à l’Assemblée nationale. Il souligne que des personnes, vivant à Agalega et ne maîtrisant ni l’anglais ni le français, auraient aimé suivre et comprendre les débats parlementaires retransmis à la télévision; les interventions en créole, auraient été très bénéfiques pour eux.

En guise de conclusion, Gino Alfred fera part que « tant que certains individus considèrent que la langue créole n’appartient qu’à eux-mêmes et tant que d’autres individus estiment que cette langue-là n’appartient, en effet, qu’à ces derniers, alor nou bizin pa koz kreol dan parlman. Inn ler pou nou reflesi, nou fer kone parey kouma Seychelles inn fer, lalang kreol morisyen li apartenir a tou morisyen; se nou lalang, mo pa pou dir li nasional, se lalang nou mama. Li osi sinp ki sa ».