Ils sont nombreux ceux qui vont arguer qu’il n’y a pas lieu de comparer. Que Maurice n’est ni Singapour, ni l’Europe, ni les États-Unis et encore moins les régimes avant-gardistes des pays scandinaves. Est-ce suffisant pour ne pas s’interroger sur la paralysie qui frappe l’institution, dévaluée au fil des années certes, qu’est l’Assemblée nationale ? Avant et après l’éclatement de la pandémie du coronavirus. Un confinement, là aussi, prolongé.

On a eu droit à des justifications pour le moins légères, pour ne pas dire ridicules, sur l’absence de questions parlementaires depuis que Pravind Jugnauth a été reconduit à la tête du gouvernement le 8 novembre 2019. Pas de séances du mardi, qui sont celles du Question Time et rien que des travaux les lundis et les vendredis pour juste permettre quelques Private Notice Questions et, ça aussi, lorsque le leader de l’opposition ne s’est pas arrangé avec le Premier ministre pour que cette tranche passe à la trappe. Cela dure depuis cinq mois et cela ressemble à une éternité.

Depuis que la pandémie a éclaté, il semblerait qu’un bon prétexte ait été trouvé pour fermer complètement le Parlement. Or, la démocratie n’est pas un luxe et son fonctionnement n’est pas non plus de la bricole. Des questions ont besoin, de tout temps, d’être posées à ceux qui gouvernent et, a fortiori, lorsqu’il y a un virus contagieux et mortel qui rôde, qui angoisse et qui menace.

Il n’est pas question de revenir sur la communication cahoteuse des débuts et de ces rendez-vous manqués avec la presse qui reste pourtant le relais privilégié pour atteindre le plus grand nombre. Mais il est évident que pas grand-chose n’a changé depuis. Au face-à-face avec la presse et à l’épreuve des questions qui permettent de transmettre les préoccupations de la base, le gouvernement a choisi le monologue du service audiovisuel public.

Et si les journalistes représentent apparemment un risque pour eux-mêmes et pour les animateurs du point de presse quotidien sur l’évolution de la pandémie, ceux qui, par contre, applaudissent frénétiquement la parole quasi divine du chef du gouvernement sont, eux, les bienvenus. Les membres de la presse sont astreints à l’envoi de questions à l’avance et ils ne peuvent rebondir sur les réponses fournies, même si elles sont incomplètes ou qu’elles passent à côté du sujet.

Mieux encore, en plein confinement général, l’IBA d’un obscur nominé politique comme président décide de suspendre la licence de Top FM pendant 48 heures pour des faits qui remontent à août 2019. Les priorités en pleine pandémie ne sont, visiblement, pas les mêmes pour tous. Et on nous parle, avec gravité, d’état d’urgence.

Et qui sont ceux que le gouvernement envoie au front pour communiquer sur une pandémie aussi anxiogène, un médecin certes, mais avant tout un conseiller politique, Zouberr Joomaye, un docteur qui, de guerre lasse contre l’incurie proverbiale de certains Mauriciens, se pose en père fouettard et va même jusqu’à tenir un discours infantilisant lorsqu’il ne sort pas son disque rayé sur le «protocole» bien établi.

Il y a aussi, de temps en temps, un ministre, sauf celui du Commerce, Yogida Sawmynaden, en confinement prolongé inexpliqué, alors que les consommateurs suggèrent que les courses soient autorisées une fois par semaine et que les lettres de l’alphabet soient plus resserrées et étalées sur six jours pour éviter les longues files autour des supermarchés et les boutiques. Des files qui s’expliquent par la fermeture brutale des commerces en pleine période de fin de mois, au point d’être évoquée comme une désagréable surprise voire une panique par la députée des Français de l’étranger, Amal Amélie Lakrafi, sur France 24 jeudi.

Ailleurs, des professionnels, infectiologues, virologues et autres sommités défilent quotidiennement sur les plateaux de télévision du monde entier pour informer, pour éclairer, de manière transparente, en faisant l’effort de considérer leurs interlocuteurs, non pas comme des tarés, mais des adultes capables d’entendre la vérité, tout en rassurant là où cela s’impose. Tous les pays détaillent tous les jours le nombre de nouveaux cas, de décès et, aussi celui de ceux qui sont guéris.

Il n’y pas que la parole de tiers sur la pandémie, il y a celle, primordiale, des décideurs. Parlement en hibernation ne rime pas avec fuite totale en avant en temps face à un virus létal. Le Premier ministre français, Édouard Philippe, s’est soumis, deux jours de suite, mercredi et jeudi, aux questions de ses pairs, une trentaine de parlementaires qui l’ont interrogé sur la maladie, pendant près de trois heures, par visioconférence, lors d’une séance arbitrée avec mesure et tact par le président de l’Assemblée nationale. Puis, ce fut un face-à-face avec ses compatriotes. Deux exercices, deux auditoires, mais le même ton posé et calme et la même humilité pour reconnaître que « nous ne savons pas tout ».

Comme l’heure sera à la réflexion et à l’introspection tant individuelle que collective après la fin de la pandémie chamboule-tout, des consciences aux comportements, en passant par des choix de société, il fera peut-être réfléchir aussi à ce que l’on fait de nos institutions, à commencer par celui qui est censé représenter le temple de la démocratie : l’Assemblée nationale.

Dans assemblée nationale, il y a assemblée, qui signifie, « réunion des membres d’un corps constitué ou d’un groupe de personnes, régulièrement convoqués pour délibérer en commun d’affaires déterminées » ou « réunion de délégués, d’élus, de députés, de particuliers qui délibèrent ensemble en vue de prendre certaines décisions ». Il y a aussi national qui, en résumé, veut dire qui « intéresse la nation entière ». Et la nation entière, ce n’est pas seulement la minorité votante.

JOSIE LEBRASSE