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La question de sécurité alimentaire se retrouve au cœur des discussions pendant la pandémie de Covid-19. Il n’est pas à exclure que les pays producteurs de denrées alimentaires ne puissent plus exporter. Ce qui serait une catastrophe pour Maurice, qui importe la majorité de ses aliments. Pourtant, l’île a tous les atouts pour devenir autosuffisante.

Le Covid-19 a rappelé l’importance de la sécurité alimentaire pour un pays comme Maurice. Par chance, l’île n’a pas connu de pénurie jusqu’à l’heure. Mais rien ne garantit que tel ne sera pas le cas à l’avenir. Dans un contexte aussi incertain que celui-ci, des craintes justifiées ont été exprimées par rapport à notre dépendance aux importations. En effet, 75% de notre consommation alimentaire provient de l’étranger.

“L’autosuffisance alimentaire est une des questions à laquelle l’épidémie de coronavirus nous confronte. Maurice est un importateur de produits alimentaires, avec un taux d’autosuffisance global inférieur à 30%. Il est alarmant de réaliser que nous n’avons, à ce jour, ni d’objectif ni stratégie nationale pour devenir autosuffisant sur le plan alimentaire”, observe Sébastien Sauvage, de l’ONG Eco-Sud.

Risque de pénurie.

Ces 20 dernières années, les bâtiments ont remplacé les champs de cannes. Le développement s’est axé autour du tourisme et de la construction de ‘smart city’. La production de denrées locales, elle, a chuté. Notamment avec la libéralisation des importations en 1996. La production de viande locale est passée de 30 à 5% de la consommation annuelle. La récolte de légumes, qui atteignait les 130 000 tonnes il y a quelques années, a dégringolé à 90 000 tonnes en 2019. Ceci alors que le potentiel de production de l’année dernière était de 150 000 tonnes, fait ressortir Kreepalloo Sunghoon, secrétaire de la Small Planters’ Association. “Cette année, il y a de gros risques de pénurie si nous ne faisons pas attention. Les légumes que nous consommons ont été plantés avant l’état d’urgence sanitaire. Avec le confinement, la donne a changé.”

En parallèle, le nombre de planteurs a chuté de 12 000 à 6 000 ces 20 dernières années. Augmentation des coûts, manque de perspectives et rareté de la main d’œuvre ont eu raison de leur volonté. “Il n’y a pas de support nécessaire”, regrette Kreepalloo Sunghoon . “Nous avons pris l’agriculture pour une ‘downgraded profession’. On a considéré que les planteurs étaient uniquement ceux qui n’avaient pas reçu d’éducation”. Pour lui, le manque de soutien accordé aux planteurs a découragé nombre d’entre eux. “Si chaque institution faisait son boulot correctement, nous aurions pu cultiver beaucoup plus de légumes.”

Par ailleurs, l’île dépend des importations pour produire ses propres denrées. À titre d’exemple, Maurice produit 47 000 tonnes de poulet par an, ce qui représente 40% de nos besoins annuels en protéine. Or, le poulet consomme en grande partie du maïs importé d’Argentine. “Il se peut très bien que nous ne recevions pas de maïs avec la crise sanitaire. Ça remettra en question notre production de poulet”, prévient Éric Mangar, responsable du Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire, qui estime qu’il faudrait penser à produire de la nourriture pour animaux.

Manque de volonté.

Une multitude d’avenues mènent à l’autosuffisance tant dans le secteur de l’agriculture que celui de l’élevage. Seule manque la volonté d’entamer une politique de production locale destinée à la consommation. “Si nous voulons être autosuffisants en légumes, il y a trois règles à respecter. Premièrement, il faut que le gouvernement soit sérieux. Deuxièmement, le gouvernement doit se fixer un objectif, c’est-à-dire, développer une stratégie pour savoir quoi planter et par qui. Troisièmement, il faut mettre en place un système de contrôle”, souligne Kreepalloo Sunghoon.

De son côté, Éric Mangar est d’avis que le gouvernement doit s’assurer que l’agriculture soit rentable. “Il y a trop d’intermédiaires dans le système actuel. Le planteur vend ses pommes d’amour à l’encan à Rs 5 la livre, alors qu’elles seront écoulées à au moins Rs 30 la livre sur le marché. Cette disparité n’encourage pas la culture de légumes. De même, il faut planter des ‘pulses’ (légumes à gousse), tels que les petits pois, les gros pois et les ‘zanberik’. Les ménages doivent être encouragés à cultiver leurs propres légumes et à les cuisiner. Il faudrait encourager le ‘community plantation’ pour, par exemple, disposer de parcelles de terre dédiées à la culture de brède mouroum. Les services Bois et Forêts pourraient cultiver des fruits à pain, source de protéine et d’énergie. Il faudrait aussi encourager les gens à s’adonner au ‘mixed farming’ pour ne pas se cantonner à un seul produit”.

Éric Mangar va plus loin en parlant de sécurité nutritionnelle. “Il faut s’assurer que nous produisions intelligemment en fonction de nos besoins nutritionnels : légumes et fruits pour les fibres et vitamines, poisson, poulet et viande pour les protéines, riz, farine et fruits à pain comme source d’énergie”.

Alternatives.

En ce qu’il s’agit de la production de viande, Éric Mangar préconise des alternatives moins coûteuses. “D’une part, il faut augmenter la production de viande de cerfs, moins coûteuse et consommée par toutes les communautés. A la place du bœuf, on pourrait se tourner davantage vers les petits animaux et privilégier des espèces qui peuvent également donner du lait. Il y a énormément de solutions comme celles-ci que nous devrions exploiter pour renforcer notre autosuffisance alimentaire”.

Une attention particulière devrait aussi être accordée au secteur de la pêche. Or, il est de notoriété public que les lagons n’ont plus autant à offrir que par le passé. “Nous devons développer la pêche hors du lagon pour la consommation locale”, plaide Éric Mangar. “Maurice s’est tournée vers cela avec l’acquisition de sept bateaux. Il y en a deux qui sont en opération, trois en construction et deux autres qui sont en procédure. De pair avec cela, il nous faudra mettre en place un système de marketing approprié et exploiter cette alternative davantage puisque nous regorgeons de ressources en poissons dans notre zone économique exclusive, où viennent pêcher des bateaux étrangers”.

L’autosuffisance alimentaire demeure toutefois irréalisable sans une bonne planification. “Nous devrions rapidement nous mettre à planifier l’autosuffisance alimentaire en lien avec la question de notre dépendance aux énergies fossiles et celle de changement climatique, qui représentent de sérieuses menaces”, relève Sébastien Sauvage. “Il est nécessaire de réaliser une National Audit Commission afin d’identifier les blocages, et définir une vision, un objectif et une stratégie pour notre autosuffisance alimentaire. Et ce, tout en participant à la préservation de la Terre, de l’eau, de l’air et de la biodiversité”.