Alors que le gouvernement mauricien envisage sérieusement de légaliser l’avortement dans le cas de grossesses de moins de 24 semaines, les débats s’animent car c’est de « la vie d’un enfant » dont il s’agit. Si l’avortement est considéré comme un « crime » par les groupes religieux et divers mouvements sociaux, il est néanmoins pratiqué dans diverses régions de l’île et cela à l’insu des autorités compétentes. Des jeunes qui ont eu recours à l’interruption de grossesse se sont confiés au Mauricien.
Entre 15 000 à 20 000 avortements pratiqués annuellement à Maurice. Ce sont les chiffres avancés par la Mauritius Family Planning Welfare Association (MFPWA) au mois de septembre, alors que le gouvernement mauricien envisage sérieusement de légaliser l’avortement pour les grossesses de moins de 24 semaines. Des chiffres qui selon certains travailleurs sociaux n’ont pour objectif que d’émouvoir la population sur l’urgence de la situation pour que la légalisation de l’avortement soit mise en place. Parmi les arguments avancés dans ce contexte : éliminer toute forme de discrimination envers les femmes. Un engagement que le pays aurait pris en signant la convention qui date de 2007, traitant de l’aspect de la légalisation de l’avortement dans certains cas. Or, il ne faut pas se voiler la face. L’avortement est bel et bien pratiqué dans le pays et toutes les couches sociales y ont eu recours. Infidélités, éducation, valeurs morales, regard de la société… , les raisons évoquées par celles qui ont eu recours à l’avortement sont nombreuses.
Si aujourd’hui, elles sont âgées entre 20 et 30 ans, Dhana, Julie et Sheila (noms fictifs), issues de milieux sociaux et de religion différente, ont toutes eu recours à l’avortement. Un acte qui les ont marqué à jamais. « Je n’ai pas eu le choix », nous ont-elles dit lorsque cette question leur a été posée.
Témoignages
Si Dhana affirme avoir avorté au moins trois fois, elle nous confie que c’est un acte auquel elle n’y penserait plus aujourd’hui. Mère d’une petite fille d’un an, c’est chez elle à Mahébourg qu’elle nous a rencontrés. Cadre dans une compagnie d’offshore, elle explique les raisons qui l’ont poussée à avoir recours à cet acte. Quand elle apprend qu’elle est enceinte, elle était encore étudiante. « Il était hors de question pour moi et mon petit ami d’alors d’avoir un enfant. Je suis tombée enceinte pour lui à trois reprises et il m’avait clairement fait comprendre qu’il n’avait pas les moyens pour subvenir aux besoins de cet enfant », explique-t-elle. Pour son petit ami, également étudiant dans un collège d’État de renom, avoir un enfant alors que tous deux étaient très brillants sur le plan académique, représentait un avenir sombre. « On ne souhaitait pas mettre de côté notre avenir. Cela peut paraître égoïste mais je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai eu de la chance car aujourd’hui je suis mariée et j’ai une famille », explique notre interviewée.
Même cas de figure pour Julie qui aujourd’hui est étudiante à l’Université de Technologie. Enceinte à seize ans était inacceptable, surtout pour sa famille. « Mon père qui est très sévère m’a fait comprendre à maintes reprises que si mo vinn dan lakaz ek enn gro ventr, li pou mett mwa deor ». Et de poursuivre : « ma grossesse était un accident. Cela s’est produit après une journée d’école buissonnière où l’alcool et la drogue étaient présents. Le père de l’enfant était un ami à moi avec qui je ne me voyais pas fonder une famille. À Maurice, être enceinte est souvent synonyme de mariage. C’est justement cela qui pousse les jeunes à avorter, car il faut comprendre que le jeune parent ne souhaite pas nécessairement s’engager à fonder une famille », explique la jeune universitaire. Cependant, même si ces jeunes femmes prétendent avoir pris la « décision qu’il fallait », une touche de regret se lit sur leur visage. « Dès que je vois un enfant de six ans avec ses parents, je me dis que j’aurais dû être comme eux », avance Julie.
Pour Sheila, la situation est tout à fait différente. Elle a récemment eu recours à l’avortement. La jeune femme raconte qu’elle entretient une liaison avec un haut cadre de son entreprise. Et, il lui aurait été difficile d’expliquer à tout son entourage qui est le père de l’enfant. « Au bureau, cela aurait été pire. L’un d’entre nous aurait été renvoyé. De plus, mon amant m’a clairement fait comprendre qu’il est impossible que cette relation aille plus loin car il est déjà père de famille. Un enfant aurait tout bousiller », explique cette dernière. « Je le regrette amèrement et je n’ai toujours pas oublié cela. Quelques jours après mon avortement, alors que j’étais totalement déprimée, une de mes amies a accouché d’une petite fille. Cela m’a encore plus affectée. Lorsque j’ai fait l’échographie à deux mois de grossesse, les mains du bébé étaient déjà formées. J’étais traumatisée », lance-t-elle. Si pendant leur avortement Dhana et Julie affirment avoir été épaulées par leur petit ami, Sheila confie qu’elle a surmonté cette épreuve seule. D’ailleurs, afin de faire le « deuil de la perte de son bébé », elle a voyagé pendant de longs mois. Cependant, la cicatrice est toujours présente.
La souffrance de l’avortement
Comment ont-elles pris connaissance des méthodes d’avortement ? De bouche à oreille. Bien que les médecins pratiquant l’avortement ne traînent pas les rues, leurs noms sont connus de celles qui doivent en avoir recours. Mais ces derniers demeurent extrêmement prudents lorsqu’ils accueillent un patient. Julie nous partage son expérience. Son intervention a eu lieu chez un médecin dont le cabinet se situe dans les hautes Plaines-wilhems. « Je n’avais que seize ans et j’étais accompagnée de mon petit ami. Nous avions expliqué notre situation au médecin qui nous a fait comprendre les risques de cette intervention. Dans la salle d’attente, il y avait au moins cinq autres jeunes couples. Nous avons payé le montant total de la consultation et des médicaments à prendre avec l’argent des leçons particulières. J’étais très mal en point après cela. J’ai senti comme des centaines de lames de couteaux qui me déchiraient le ventre de l’intérieur en même temps, alors que je n’arrêtais pas d’avoir chaud. Cela a duré toute la nuit et j’ai cru que j’allais mourir. Il fallait que je tienne le coup car si mes parents s’étaient rendus compte de ce qui arrivait, je risquais des ennuis ».
Comme Julie, Dhana et Sheila, nombreuses sont les jeunes femmes qui ont recours à l’avortement alors que d’autres préfèrent surmonter cette situation. Poonum, qui est aujourd’hui mère de deux enfants, confie que le recours à l’avortement lui a également effleuré l’esprit alors qu’elle était enceinte de son premier enfant. « Je n’avais que seize ans et je ne savais quoi faire. Mon avenir était mis entre parenthèses. J’étais étudiante et n’avais pas d’argent pour élever un enfant. Mon petit ami avait le même âge. » Cette ex-étudiante d’un collège confessionnel nous fait comprendre que ce sont les valeurs que lui ont inculqué l’établissement scolaire qui l’ont influencée dans sa décision. Aujourd’hui son fils est en Std 1, et elle est enseignante. « Lorsque le collège a su que j’étais enceinte, j’ai dû faire face aux regards des autres étudiantes, mais la direction et mes amies de classe ont fait preuve de beaucoup de solidarité à mon égard. Ces dernières ont récolté de l’argent pour m’acheter des accessoires et tout ce dont un bébé a besoin. Et j’ai pu poursuivre mes études… » Cependant, Poonum rejoint les propos des autres intervenantes sur le regard de la société à l’égard des filles mères. La jeune femme explique que cela représente une barrière qui contribue à une « violence psychologique » envers toute jeune fille qui apprend qu’elle est enceinte.
Par ailleurs, revenant sur la question de la légalisation de l’avortement, Poonum explique que l’avortement ne devrait pas être un moyen de contraception pour les jeunes. Alors que les groupes religieux et autres mouvements élèvent leur voix contre cet acte, les regards sont tournés vers le gouvernement pour en connaître le verdict.
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