Cela fait dix ans que Pierre Guimbeau a trouvé refuge au sein de la pépinière dont il a la charge pour le groupe St-Aubin. Parmi plus d’une centaine de variétés de plantes, cet homme de 59 ans puise tout son oxygène pour se reconstruire. En 2008, après avoir subi des actes de violence, il a été contraint de fuir le Zimbabwe sous le règne de Robert Mugabe. Assiégé puis dépossédé de ses terres, Pierre Guimbeau est rentré à Maurice avec sa femme et ses deux enfants et pour seul bagage des valises de vêtements…

Avec son père et son frère, Pierre Guimbeau possédait 4,000 hectares de terres au Zimbabwe. Les jours de repos étaient très rares. Il se donnait corps et âme dans son pâturage d’environ 600 bœufs, tout en faisant de la plantation de café, de légumes, de maïs, de manioc, entre autres. Il possédait un parc où vivaient des girafes, des élands, des kudus et d’autres animaux d’Afrique. En 2008, après avoir subi des actes de violence, il a été contraint de fuir le Zimbabwe, sous le règne de Robert Mugabe.

Chapitre sombre.

Aujourd’hui, l’agriculteur est responsable de la pépinière du Groupe St-Aubin, ouverte en janvier au Domaine des Aubineaux. De petites parcelles de terre et quelques plates-bandes, bien loin de ce qu’il a connu pendant ces 44 ans de vie en terre africaine. Pour Scope, il a accepté d’ouvrir ce chapitre très sombre de son existence. Il a été contraint de fuir Chipinge, un village du sud-est du Zimbabwe. “Mon fils aurait été en train de travailler à mes côtés. J’aurais pu l’aider, comme mon père l’a fait pour moi. Une troisième génération, avec encore plus d’animaux et de plantations”, confie-t-il avec amertume et tristesse. Impossible pour lui de ne pas avoir le cœur déchiré en pensant à toutes ces années de dur labeur à nourrir ses terres, à exploiter ses fermes et à construire des souvenirs. “Mais je ne me laisse pas abattre. Oui, nous avons failli y laisser la vie, mais le plus difficile a été de contrôler la haine après tout ce que j’ai vécu. Je me suis dit que nous étions sains et saufs, et que cela ne valait pas la peine de ressasser cet épisode. Qu’il fallait l’accepter, car telle était la volonté de Dieu.”

“C’est là que je puise tout mon oxygène”.

Voilà dix ans que l’agriculteur est reparti de zéro. En 2008, en rentrant à Maurice, il avait pour seule richesse quelques valises de vêtements. Ses cousins Eric et Patrick Guimbeau lui proposent un boulot à St-Aubin ainsi qu’une maison. Il hérite de quelques meubles de sa mère et de sa famille. Le strict minimum, comparé à sa maison, ses tracteurs, ses animaux et sa terre. Fort de ses nombreuses années d’expérience et de connaissance de la terre, il n’aurait pas espéré mieux que se retrouver dans une pépinière. “C’est là que je puise tout mon oxygène. Cette passion pour les plantes et la nature, je l’ai toujours eue en moi. Je me sens à l’aise et à ma place dans cet univers. Je suis un autodidacte, mais toutes les bases me viennent de mon père.” Aidé d’une petite équipe de trois personnes, Patrick Guimbeau se rend chaque matin au Domaine des Aubineaux pour semer, greffer et faire pousser une centaine de variétés de fleurs et autres plantes aromatiques et décoratives vendues aux particuliers et aux paysagistes. Depuis le transfert de la pépinière de Pailles à Forest-Side, il essaie d’étudier le climat pour tenter de nouvelles pousses endémiques.

Terres saisies

De nouveaux projets que Pierre Guimbeau enchaîne, comme pour panser le traumatisme. Avec du recul, peut-être aurait-il dû tenter de sauver quelques meubles et autres objets qui constituaient sa fortune. “De toute façon, cela faisait plusieurs années qu’on n’avait plus le droit de vendre notre terre, et même si on pouvait, il n’y avait pas d’acheteurs.” En effet, la situation au Zimbabwe ne s’est pas aggravée du jour au lendemain. Pendant presque huit ans, plusieurs fermiers et agriculteurs ont subi les saisies de terres qui étaient effectuées dans le cadre de la campagne gouvernementale d’expropriation des fermes du pays en vue de les redistribuer à des Noirs sans terre. La quasi-totalité de ces fermes appartenait à la minorité blanche du pays. Parmi elle, des Mauriciens partis s’établir là-bas. “Il y a des gens qui ont été tués. Ils nous ont fait bien souffrir. L’économie ne marchait plus. Quand je suis parti, l’inflation avait atteint des millions pourcent”, raconte Pierre Guimbeau, dont la ferme a été assiégée par les partisans de la ZANU-PF de Robert Mugabe.

L’ancien agriculteur sait qu’il ne retrouvera plus les terres et les animaux qui lui ont procuré tant de bonheur. “J’apprends à redécouvrir mon île, que j’ai quittée à l’âge de 5 ans, et à explorer ses richesses verdoyantes. J’espère pouvoir rester dans l’univers des plantes aussi longtemps que possible.”