Mon cher Jameel,
A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, avec tes amis d’Azir Moris vous avez fait montre de courage en vous présentant avec vos balais devant le Parlement. Il s’agit d’un choix qui vient donner du relief aux actions entreprises précédemment. Tu as mon soutien entier et total car, de même que je fis le choix d’aller seul devant la statue de SSR le 12 mars dernier pour que cette place soit désormais connue comme la « Place de la Honte », de même avec Azir Moris tu t’en prends au symbole de notre démocratie, ce parlement où les élus ont depuis trop longtemps abdiqué de leurs responsabilités de législateurs.
Les parlementaires mauriciens auront beau gloser pour tenter une distinction entre la pauvreté relative et la pauvreté absolue qu’il n’en demeurera pas moins vrai que la pauvreté est un fait et que cela relève de leur fait. Je les entends déjà, tentant de se disculper, présenter la pauvreté comme ces coups du sort qui s’abattent sur les individus et comment ils seraient désireux eux aussi de se montrer davantage charitables envers les démunis. Et c’est à ce niveau que leurs discours sonnent creux, autant que leurs actions vaines, tant ils sont éloignés de leurs responsabilités véritables en tant que législateurs.
Lois dépourvues de justice
Comme toi pour les images, j’ai la passion des mots car ils mettent en lumière ce que tant d’entre nous ne parviennent pas à exprimer. Ce qu’il convient de mettre en lumière c’est ce lien organique entre la législature et la pauvreté. Il convient d’établir les preuves de la culpabilité de nos parlementaires et que ces preuves soient intelligibles pour tous. Vois-tu cher ami, en consentant à la députation, un parlementaire accède à une fonction honorable : celle d’édicter des lois. J’aime les lois et, j’en suis convaincu, nos concitoyens sont tous aussi désireux de les respecter. Mais dans quelle mesure ces lois sont-elles respectueuses de ce que nous sommes et de ce que nous voulons que nos enfants soient ? Dans quelle mesure les lois votées au parlement contribuent à la justice en déclinant des droits égaux et des responsabilités équitables ?
C’est parce que nos lois sont dépourvues de justice que la misère s’est installée rendant les faibles encore plus vulnérables. C’est parce que nos lois sont dépourvues de justice que la pauvreté s’est instaurée de manière durable, qu’elle est aujourd’hui structurelle puisque structurée. Et quand les lois sont ainsi faites, et qu’elles soient votées à la majorité partisane plutôt qu’à la maturité législative, nous n’avons que des élus qui aboient « Aye » ou « Nay » aux ordres de leurs maîtres. Et la députation n’a alors plus rien d’honorable.
Pour ceux qui ont encore du mal à concevoir que des lois puissent être injustes, faisons un effort de pédagogie pour démontrer ces structures qui produisent de la pauvreté durable :
Au sein même de notre Constitution, depuis l’indépendance, nos législateurs ont consenti à une dérogation, cette Première Cédule qui catégorise ceux qui aspirent à représenter notre population sur des critères aussi absurdes qu’inégaux. C’est la pauvreté suprême, celle qui rend notre législature dépendante des chefs de clans qui exigent leur quote-part de faveurs et de passe-droits, au détriment donc de ceux qui pouvaient légitimement aspirer à des fonctions où leurs compétences auraient davantage profité au pays.
La représentation législative différenciée ou inexistante selon que l’on soit un Mauricien de la métropole ou issu de la population de nos îles : outre le déplacement de la population des Chagos, crime contre l’humanité réalisé avec le consentement complice du gouvernement de SSR, les gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance ont entretenu le silence sur la migration économique des Rodriguais vers la métropole mauricienne. Plus de 60% des natifs rodriguais vivent aujourd’hui hors de leur territoire et la plupart d’entre eux se retrouvent en situation d’extrême précarité, les adultes exploités dans des conditions quasi serviles et leurs enfants exposés aux sévices de multiples pervers. Et quid de ces mères d’Agalega qui sont obligées d’accoucher en métropole mauricienne, sous couvert d’une prétendue charité du gouvernement mauricien, et qui, en outre, doivent consentir à la douleur de la séparation de leurs enfants à onze ans pour que ceux-ci bénéficient d’une scolarité qui ne leur sert à grand-chose car ils seront assujettis aux agents que la métropole délègue en terre occupée. Avons-nous jamais vu s’élever un député pour s’opposer au « néocolonialisme » mauricien ?
Les combinaisons d’alliances qui pervertissent le jeu démocratique et assurent la pérennité d’un totalitarisme non-assumé. Ici l’Opposition, plutôt que de s’opposer aux législations injustes, négocie en vue de faire partie du gouvernement en proposant la formule divisionniste la plus acceptable par la population rendue dépendante des équations identitaires.
« Kapitalis – souser disan ! »
Un système éducatif qui assure la reproduction des groupes dominants, et surtout, produit de l’échec scolaire à grande échelle. L’échec scolaire devient alors un moyen d’exercer une nouvelle discrimination par la suite sur le marché du travail.
Le piège idéologique où d’un côté on encourage la débrouillardise et l’entrepreneuriat et que dès que tu entreprends tu passes pour un « kapitalis – souser disan ! » que les fonctionnaires ont pour seule mission de prélever. Et au terme de la basse besogne, à chaque échéance électorale, certains racketteraient eux-mêmes des montants non-déclarés pour faire campagne. Que ne se sont-ils déculottés, les chantres de la bonne gouvernance ?
On pourrait, cher Jameel, peupler cette liste ad nauseam en sortant du structurel pour s’inscrire dans la phénoménologie, mais ce serait abuser de ces colonnes hospitalières. Il t’importe de comprendre pourquoi j’ai pris cette liberté par rapport à ton nom. C’est tout simplement pour que l’on tienne compte de l’authenticité de ton approche. Alors que tu cites Mère Teresa sur ta page Facebook, tu t’es véritablement inscrit, en fait, dans la filiation de Joseph Wrezinski. C’est à ce prêtre polonais que l’on doit la reconnaissance de la pauvreté par les Nations unies comme une violation des Droits de l’Homme. C’est le 17 octobre 1987 qu’il inaugure cette dalle scellée au Trocadéro sur laquelle tu peux lire : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »
Le combat contre la pauvreté, cher Jameel, ne s’arrête pas à l’acte de charité. Tu as franchi le pas pour réaliser toi-même et faire comprendre aux jeunes et aux moins jeunes qu’il va bien au-delà et requiert que l’on s’engage dans les voies de l’affrontement politique en vue de la reconnaissance des droits. Car, quand nos législateurs sont incapables de les assurer, ils méritent, tous autant qu’ils sont… du balai !