Cela fait bientôt plus d’une semaine qu’ils ont perdu le goût de vivre. Si après une vie de travail ils estimaient faire le bon choix en plaçant leurs économies à la BAI, aujourd’hui ils le regrettent. Surtout ceux qui ont placé la totalité des économies sans l’aval du conjoint. Du côté des employés, bien qu’ils se laissent difficilement aller à la confidence, bon nombre soutient être dans la tourmente.
Maurice se réveille sous le choc le vendredi 6 avril. Le permis d’opération de la Bramer Bank, incorporée depuis 2008, a été révoqué, entraînant dans sa chute l’effondrement de l’empire du groupe BAI, qui existe depuis 1969. Employés comme clients affirment n’avoir rien vu venir. Obligés de prendre un congé forcé, les employés ne comprennent plus rien. Les locaux de leurs bureaux sont fermés et gardés par des policiers. Une semaine après avoir réintégré leur poste, personne ne veut parler. C’est la consigne : motus et bouche cousue. Pourquoi ? « Nos emplois sont menacés. Nous nous méfions de tout le monde, même de nos collègues les plus proches. Nous sommes dans l’attente. Une attente pesante ne sachant pas ce que l’avenir nous réserve », avancent certains sous le couvert de l’anonymat.
Les plus hardis, notamment à Iframac, Courts et Apollo Bramwell, soutiennent qu’ils travaillent normalement selon les ordres reçus. « C’est comme si un cyclone est passé sur nos têtes », raconte une employée d’Iframac encore sous l’effet du choc.
Alors que les clients se disent dans un flou total, il n’en est pas moins pour les employés d’assurance. « On ne nous donne aucune directive. Nous avisons nos clients que leurs polices d’assurance sont toujours valables mais le souci reste le Super Cash Back Gold », dit un agent à la BAI.
Incertitude
Ce jeune homme, marié et ayant des projets plein la tête, se dit déçu de la façon dont cette affaire a été traitée. « C’est quelque chose de complètement inattendu. Du jour au lendemain les succursales sont restées fermées sans aucune explication. Nous, les employés, n’avons pas eu le temps de nous préparer psychologiquement ni financièrement. J’ai moi-même placé toutes mes économies dans le plan Super Cash Back Gold. C’est encore plus difficile à gérer pour moi parce que je n’ai ni une garantie d’emploi ni financière », dit-il tentant de s’accrocher à une vain espoir.
Il ajoute que même si le gouvernement affirme que les emplois seront sauvegardés, il existe une incertitude. « Est-ce que la compagnie qui rachètera la BAI voudra également des milliers d’employés du groupe ? Combien se retrouveront sans emploi ? » se demande-t-il. « Comme moi, nous avions tous des rêves qu’il était possible de réaliser en travaillant à la BAI. Nous avons travaillé dur pendant des années. Pour nous il n’y avait pas de week-end ni de jour férié, nous n’avions pas d’heure de travail. Il m’est déjà arrivé d’être avec un client jusqu’à 23 heures. Et aujourd’hui notre avenir est incertain ».
Une employée proche de la cinquantaine, elle aussi agent au sein de la BAI après avoir été vendeuse dans un magasin, a intégré ce groupe en pleine expansion pour assurer un meilleur avenir à son fils étudiant à l’université. Jusqu’ici, elle n’avait pas encore grimpé les échelons pour recevoir un salaire mensuel et ne percevait que des commissions dépendant du nombre de polices d’assurance qu’elle réussissait à vendre.
Une rentrée d’argent non négligeable qui lui permettait de vivre décemment. Depuis la reprise, elle, concède être inondée d’appels des clients auprès de qui elle a vendu une cinquantaine de polices d’assurance-vie et médicale, et de Super Cash Back Gold. « Je me montre la plus convaincante possible. Je leur dis que les choses vont s’arranger mais d’avoir un peu de patience. J’encourage les policy holders à continuer de payer leur assurance pour toucher les différentes tranches », fait-elle comprendre mais sans conviction.
Seule instruction: business as usual
Du côté de Courts, filiale du groupe BAI, il règne un même sentiment d’incertitude, doublé de peur et d’intimidation. Depuis trois jours, aucune livraison d’articles électroménagers ou de meubles à partir du principal entrepôt de Trianon n’a été effectuée dans les succursales. « À cette période de l’année, nous entrons déjà dans l’ambiance de la fête des mères dans le magasin. Nous aurions déjà dû mettre certains produits en solde pour l’occasion. Mais nous n’avons eu aucune instruction en ce sens pour l’heure », révèle une employée qui compte une vingtaine d’années de service.
Elle indique que l’un des gendre de Dawood Rawat, Claudio Feistritzer, s’est rendu dans les succursales en début de semaine pour prévenir les employés que Courts serait sous les projecteurs durant les jours suivants. Selon elle, un mail a également été envoyé par le CEO, Brian Burns, demandant aux employés de ne pas céder à la panique, sans donner plus amples informations. « Je suis stressée, je ne sais pas ce qui se passe. On ne nous informe de rien et quand les clients nous posent des questions, nous ne savons pas quoi répondre. On nous a donné pour seule instruction : business as usual ».
« Franchement vous dire, je ne dors plus la nuit. Je suis tourmentée. Même si j’ai de grands enfants, j’ai besoin de mon travail. C’est ma dignité et mon gagne-pain. Surtout qu’à 50 ans vous n’êtes pas loin de la retraite. Je me demande ce qui va m’arriver. Aurai-je la même paie si je me retrouve sur le pavé ? Aurai-je tout simplement un autre travail à mon âge ? » se demande une employée d’Apollo Bramwell, autre filiale du groupe BAI. Et de poursuivre : « Nous faisons mine que tout va bien. Nous nous exerçons à nos tâches tels de vrais professionnels comme toujours, mais le moral n’y est pas. C’est une torture psychologique. »
Taciturne, un employé ayant un poste de responsabilité au sein d’une branche de la BAI avoue que « tou latet dimounn trakasé mé en tan ki professionnels nou gard nou latet lor zépol ». Et d’ajouter sans grande conviction : « Face a déferlman bann clients dan labank, nou esay réconforte zot. Nou dir zot ki malgré tou séki nou pé tandé, BAI sé pa nimport ki compagnie. Bizin trouv enn la porte sortie. »
« Eski pou trouv enn la porte sortie ? » se lamente Sanjana, 56 ans, une habitante de Flacq. Non seulement figure-t-elle parmi les 24 000 investisseurs de Super Gold Back Cash, mais elle déteint aussi plusieurs assurances vie. « Ena compte mo bann zanfan ek ti zanfan tou », dit-elle. « Mo bien trakasé. Tou mo kas dan BAI ». Sanjana se dit néanmoins rassurée dans la mesure où son fils a reçu jeudi dernier la deuxième tranche de son assurance-vie.
Plus personne pour répondre à nos questions
Sharon, cliente de la BAI depuis onze ans et détentrice de trois plans d’assurance, est quant à elle frustrée. Elle craint ne pas pouvoir récupérer ses Rs 161 000 qu’elle a déjà versées à la compagnie d’assurance. « Il ne me reste que quatre ans à payer pour le plan éducation de ma fille aînée. J’ai également une assurance-vie et un deuxième plan éducation pour ma deuxième fille. Lorsque j’appelle le bureau de la BAI, personne ne répond. Et cela dure depuis le vendredi 3 avril. Je ne sais plus quoi faire, je suis complètement perdue », lance cette mère de famille.
Depuis que l’affaire a éclaté, Sharon a vainement tenté de joindre son agent à la BAI. « On m’avait déjà laissé entendre qu’il ne travaillait plus à la compagnie d’assurance, mais on ne m’a jamais mis en contact avec un autre agent. Et maintenant il n’y a personne qui peut répondre à mes questions ».
Comme nos autres interlocuteurs, ils sont nombreux à avoir investi leurs économies, faisant confiance au Super Cash Back Gold de la BAI. Il s’agit d’un moyen d’investissement similaire à d’autres assurances. Contestant la qualification de Ponzi Scheme, ils s’accordent tous à dire que ce sont des économies amassées à la sueur de leur front au fil de plusieurs années de travail.
En effet, il y a ceux qui ont vendu des biens immobiliers et d’autres encore, retraités des industries sucrières, qui ont placé leur Voluntary Retirement Scheme (VRS) ou le Blue Print de façon à vivre décemment avec leur pension de vieillesse. Ou encore ceux qui ont investi leur lump sum, à l’instar de ce policier qui a versé Rs 2,3 millions.
D’où la condamnation des propos du Premier ministre, sir Anerood Jugnauth « Eski zot ti demann mwa avan zot ti investi zot millions ? » Les victimes insistent : « Se pa larzan kokin me kas nou finn travay. Ek BAI, contrairement à Whitedot International Ltd et Sunkai Ltd, ti ena licence Financial Services Commission (FSC). »